Sous mon sein, la grenade

Mon chef

OPINION. Dire adieu à son supérieur, pour notre chroniqueuse, c’est l’occasion de le remercier. Car un métier ne dure que si on sait le transmettre

Je lui ai montré cette chronique avant qu’elle paraisse. Je ne voulais pas qu’il soit gêné, pris par surprise. Je savais qu’il m’assurerait que non, sérieusement, c’est gentil, mais que ce n’est pas son genre, l’idée de l’hommage. En plus, avec cette ombre de sourire qu’il a toujours au coin de l’œil, il me dirait que ça fait ancien combattant, ou vague nécrologie. J’ai ri avec lui, je lui ai répondu que je voulais parler de cela quand même, mon chef de rubrique qui part à la retraite.

Je n’ai pas envie de fayoter, non plus. Le genre «Merci Monsieur le Professeur, on ne vous oubliera jamais». Mais c’est un peu ce que je ressens. Depuis des semaines, on en parle de temps en temps, de cette fin annoncée. Il a l’air plutôt serein, il a pu choisir le moment. Il y a de l’ironie qui cache sans doute un rien de nostalgie, mais pas le «on me pousse dehors alors que je suis en pleine forme». Il est en pleine forme. Une carrière longue, riche, dans une poignée de médias qui comptaient et qui comptent. Une façon de rédacteur de fond, celui qui amène à «l’actu» de la profondeur et de l’intelligence, sans cesse attentif, au service du lecteur, avec au cœur vrillé le concept d’un journalisme utile et jamais futile, souvent piquant mais jamais agressif. Pas le genre à gagner des Prix Dumur, peut-être, et c’est dommage: il est le sel de ce métier.

La transmission de l’essence de la profession

Je n’y serais pas arrivée sans lui. C’est sa dernière semaine, et j’ai envie de le lui dire. Il y a quatre ans, j’ai débarqué dans cette rédaction avec sûrement de la passion, sans doute aussi de la prétention, de l’inexpérience que je cachais dans une folle envie de m’y mettre. Il était tout le temps là, à m’apprendre. Il m’a montré comment concerner le lecteur avec ce qui nous intéresse, m’a expliqué que bien choisir un sujet, c’était déjà la moitié du travail. Il m’a appris à recommencer. C’est un drôle de métier, qui ne s’invente au fond qu’en le pratiquant, en se trompant, en réécrivant les articles dix fois, puis cinq, puis deux, pour y arriver enfin. J’ai compris que l’angoisse, c’est normal, il m’a appris à me méfier des journalistes qui ne sont pas angoissés.

Alors, oui, ce travail change. Il y a tout ce qui ressemble à une révolution de la vitesse: c’est la même chose partout, pas que dans les rédactions. Mais je crois à la révolution de la sagesse, la sienne, celle qui met la transmission et la générosité de l’artisan en avant, et qui nous fait songer que se lever pour aller au boulot peut ressembler à un partage et avoir un sens. Merci, Yelmarc Roulet.


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