Ces Suisses ont «des manières atroces». Edgar Bronfman – ce sont ses mots – n'a pas l'habitude d'être traité comme ça. Le patron milliardaire du groupe Seagram, devenu président du Congrès juif mondial, vient de rencontrer Kaspar Villiger, le président de la Confédération, et il s'est rendu à pied à l'invitation de l'Association suisse des banquiers, dans le salon bernois de la Grande Société. Il est accompagné de son fidèle compagnon d'arme, Israel Singer, le secrétaire général du CJM. Mais au rendez-vous des banquiers, il n'y a personne, et on les fait patienter dans une petite salle, sans sièges.

La délégation de l'ASB, conduite par son président, Georges Krayer, fait son entrée avec un peu de retard. Présentations rapides, brefs échanges courtois, puis Krayer s'installe derrière un petit pupitre. On est là pour parler du lancinant problème des fonds en déshérence, et le président des banquiers explique que les recherches n'ont guère été fructueuses: 774 comptes, 38 millions de francs suisses à tout casser. Dans la discussion qui suit, la question est posée aux représentants du Congrès juif: combien veulent-ils pour refermer une fois pour toutes ce méchant dossier?

Les choses se sont-elles vraiment passées ainsi, le 12 septembre 1995? Les banquiers – ils ont parfois la mémoire qui flanche… – ne s'en souviennent pas de cette façon. Mais c'est la présentation que fait de la rencontre Stuart Eizenstat, l'ancien ministre de Bill Clinton, dans son livre, Imperfect Justice, tout juste mis en vente aux Etats-Unis sous la jaquette (des lingots d'or disposés en croix gammée sur le drapeau suisse) qui a fait tant scandale. Edgar Bronfman, écrit Eizenstat, fulminait ensuite sous l'affront: «Nous prennent-ils pour une bande de schnorrers (quémandeurs en yiddish)?» Et l'incident fut un élément déclencheur, assure-t-il, du conflit aigu qui allait opposer durant trois ans la Suisse aux Etats-Unis.

Imperfect Justice, malgré ses erreurs et ses silences, est une lecture indispensable pour qui veut comprendre les raisons du brutal retour que la Suisse a dû faire dès 1995 sur son passé, le rôle des Etats-Unis dans cette crise, et celui de «Stu», comme disent ses amis. Le sous-secrétaire n'a pas été dans cette affaire un intermédiaire de bonne volonté, cherchant à rapprocher des adversaires irréconciliables pour aboutir au compromis le moins dommageable possible. Imposer par tous les moyens la restitution des biens appartenant aux victimes de l'Holocauste et aux communautés juives dans les territoires occupés par l'Allemagne nazie, c'était le cœur de son travail sous l'administration Clinton.

Des erreurs? Elles sont embarrassantes. Dans le seul passage sur la rencontre à la Grande Société, Eizenstat mélange les dates et s'obstine à nommer le président de la Confédération «Kasper Villeger». Ailleurs, Edouard Brunner devient Edward. Ces bourdes qui sautent aux yeux donnent le vertige pour le reste. Mais ce n'est peut-être pas si important. Les silences, eux, jettent un peu de flou sur la collaboration étroite qui a existé entre l'administration américaine et le Congrès juif mondial pour faire plier les Suisses. Stuart Eizenstat en dit pourtant assez pour qu'on le comprenne, et il prend la peine de préciser à plusieurs reprises que, dans ce bras de fer, il ne fut ni neutre, ni médiateur.

Mais pourquoi «Stu»? Quand Ruth Dreifuss a rencontré le sous-secrétaire en 1999, elle lui a demandé s'il n'avait pas agi, dans ce conflit, par intérêts personnels. La question, de toute évidence, l'a choqué. Il y a cependant dans la formation et la vie de Stuart Eizenstat des clés, émouvantes et poignantes, pour expliquer l'ardeur et la passion froide qu'il a mises dans l'accomplissement de la tâche qui lui a été confiée.

Né pendant la guerre d'un père très religieux, le futur ministre a grandi dans la petite communauté juive d'Atlanta: croissance économique d'après-guerre, vague inquiétude à propos d'anciennes persécutions oblitérées par ce que subissaient alors les Noirs, et surtout – comme en Europe à cette époque – effacement du souvenir de l'Holocauste, ce trou noir de l'horreur dont on ne voulait plus parler. Tout a changé dans les années 1960: procès Eichmann, floraison de recherches historiques inaugurée par la somme de Raul Hilbert sur la destruction des juifs d'Europe.

Et surtout, l'ouverture des archives a révélé, aux Etats-Unis mêmes, des vérités jusqu'alors innommables. Le grand Roosevelt et son entourage, pour des raisons d'opportunité électorale et sous l'influence de l'antisémitisme ambiant, avaient délibérément caché ce qu'ils savaient de l'entreprise nazie. Ils avaient refusé d'ouvrir les portes du pays aux juifs qui y cherchaient refuge, et Eizenstat constate que le comportement américain fut à cet égard bien plus dur – dans des conditions plus faciles – que celui de la Suisse. Mais le pire, c'était Patton, ce héros décoré: le commandant des troupes d'occupation dans le sud de l'Allemagne, découvrait-on, était aussi antisémite que les nazis. Dans son journal, fin 1945, le général parlait des rescapés juifs, qu'il maintenait dans des camps, comme d'êtres «inférieurs aux animaux, sous-hommes sans aucun des raffinements culturels et sociaux de notre temps».

Chez Stuart Eizenstat, mais aussi pour Edgar Bronfman et Israel Singer, ces révélations furent vécues comme une déchirure et une humiliation, en raison de l'indifférence et des dissimulations de Washington au moment où le judaïsme européen sombrait sous la barbarie, mais surtout de la passivité craintive dont avait fait preuve la communauté juive américaine pendant et après la guerre. L'activisme intransigeant de la génération suivante est né de ce haut-le-cœur devant l'acceptation et la soumission. La Suisse fut – parmi d'autres – une de ses cibles de choix, et Imperfect Justice aide à comprendre pourquoi.

Bronfman et Singer entrent en scène au début des années 1980, quand le vieux Nahum Goldman, président du Congrès juif mondial pendant trente ans, décide de passer les rênes de l'organisation moribonde à ces deux Américains qui réunissent l'influence et le désir d'agir. Du même coup, le centre du CJM, fondé en Palestine en 1936 pour combattre l'antisémitisme nazi, passe à New York et reçoit le coup de fouet du pragmatisme local. A la tête de l'empire Seagram, Edgar Bronfman a des affaires en URSS et un accès facile au Kremlin: il obtient que les juifs soviétiques puissent sortir par milliers du pays, et c'est son premier cheval de bataille. Le second, c'est Kurt Waldheim, le président autrichien, ancien secrétaire général de l'ONU, qui avait dissimulé sa carrière militaire sous le Reich: il sortira détruit de la rencontre. Le troisième chantier s'ouvre après l'effondrement soviétique: il faut obtenir réparation et restitution en faveur des «doubles victimes», comme dit Eizenstat, les communautés juives massacrées et spoliées sous le nazisme, effacées et persécutées encore sous le communisme.

Edgar Bronfman sait à qui en parler. Ce Canadien naturalisé Américain a beau avoir été républicain, il a puissamment aidé à l'élection de Bill Clinton. Son intervention est efficace. Stuart Eizenstat, qui s'était occupé à Washington de la gestation du projet du Memorial de l'Holocauste et connaît Israel Singer depuis une vingtaine d'années, est alors ambassadeur américain auprès de l'Union européenne à Bruxelles. Il fera l'affaire: on le charge de travailler au corps les nouveaux gouvernements démocratiques d'Europe centrale et orientale, pour les convaincre de restituer aux juifs les biens saisis. Imperfect Justice raconte cette entreprise, et on mesure à le lire les difficultés auxquelles se heurte Eizenstat: des synagogues, des centres culturels et de tout le reste, confisqués depuis si longtemps, il ne reste pas grand-chose; par ailleurs, les communautés sont divisées en chapelles querelleuses.

Il y a six ans, le Jerusalem Report, a expliqué dans une longue enquête que le travail de restitution avait été réorienté des pays de l'Est vers la Suisse et d'autres Etats d'Europe occidentale en raison de cette impasse. Stuart Eizenstat ne le dit pas comme ça, mais on voit bien que c'est ce qui s'est passé. Pour lui, raconte-t-il, l'étincelle fut une série d'articles du Wall Street Journal publiés pour le 50e anniversaire de la fin de la guerre mondiale. Le papier du 21 juin 1995 racontait les démêlés de Greta Beer avec les banques suisses. Cette Roumaine, fille d'un homme d'affaires mort pendant la guerre, avait essuyé des vexations inadmissibles alors qu'elle cherchait la trace d'un compte: on lui avait demandé de produire le certificat de décès de son père, qu'elle n'avait bien sûr pas. Eizenstat explique qu'après avoir lu cet article il a appelé son supérieur à Washington, Richard Holbrooke, pour lui demander d'étendre à la Suisse son champ d'action.

Autour du 10 septembre de la même année, Edgar Bronfman et Israel Singer voyagent en Europe, et ils sont reçus à dîner, à Bruxelles, par l'ambassadeur. Le président de Seagram, écrit Eizenstat, «était alors au sommet de son pouvoir politique et de son influence internationale, et Singer de sa créativité». La discussion, ce soir-là, passe «de la restitution des propriétés en Europe de l'Est aux comptes en déshérence dans les banques suisses, que Bronfman et Singer voyaient comme un nouveau domaine pour maintenir la visibilité du Congrès juif mondial et obtenir justice pour les demandeurs». Le lendemain, les deux animateurs du CJM étaient à Berne pour la fameuse rencontre avec «Kasper Villeger» et l'ASB.

Si les banquiers avaient été plus diplomates, si la Confédération avait été plus attentive, la suite aurait peut-être été différente. Stuart Eizenstat en semble convaincu, et tout son livre dit que la Suisse aurait évité trois ans de malheurs si elle avait – le Conseil fédéral d'abord – accepté d'empoigner le dossier frontalement, franchement, sans faux-fuyants.

Ce n'est pas ainsi que l'histoire s'est faite. Quatre mois après «l'affront» de la Grande Société, les banquiers faisaient savoir dans une conférence de presse que les comptes en déshérence étaient encore plus peanuts qu'ils ne l'avaient cru au départ. Le CJM, qui attendait la mise en œuvre d'une procédure de vérification concertée (elle sera finalement accordée par les banquiers repentants), en a conclu que les hostilités étaient ouvertes.

Edgar Bronfman et Israel Singer avaient déjà deux belles cartes dans leur jeu: la Maison-Blanche et le Département d'Etat. Ils en ont alors sorti une autre: Alfonse D'Amato. Pourquoi ce congressiste de New York? Choix subtil. Surnommé «sénateur nid-de-poule» l'homme est connu pour soigner ses électeurs comme le ferait ailleurs un conseiller communal. La communauté juive new-yorkaise est importante, la mémoire de l'Holocauste y est vive. Le sénateur, comme l'écrit Eizenstat, a «senti l'odeur du sang».

Par ailleurs, Alfonse D'Amato est alors l'ennemi juré de Bill Clinton. C'est lui qui mène le bal contre le président et sa femme dans l'affaire de Whitewater, cette spéculation immobilière sulfureuse dans laquelle le couple présidentiel a été finalement innocenté. Si Bill Clinton se montre mou sur l'affaire des fonds en déshérence, il risque de le payer cher: le sénateur se déchaînera contre lui, avec cette fois double munition. Mieux vaut que D'Amato tire sur les banquiers suisses, ce qu'il va faire au printemps 1996 dans de retentissantes auditions au Congrès.

Les Suisses ont compris que leur affaire est mal engagée. Thomas Borer est maintenant sur la brèche, mais Edgar Bronfman lui trouve une tête de capitaine SS… Les banquiers promettent in extremis ce qu'ils refusaient avant: un grand audit des comptes. Israel Singer dira qu'il n'a jamais reçu le fax qu'on lui avait envoyé, et Alfonse D'Amato veut son grand déballage au Sénat, alimenté par des chercheurs qui épluchent les archives de la guerre pour sortir des documents embarrassants pour la Suisse. Qui est intervenu pour les déclassifier? Stuart Eizenstat, qui vient de rentrer d'Europe et fait partie maintenant du gouvernement, avec le même dossier.

La suite est mieux connue. Les avocats de «class actions» (Edward Fagan, Michael Hausfeld, Mel Weiss) vont entrer dans la danse, désorientant un peu plus les Suisses qui connaissent mal le fonctionnement de cette justice. Les menaces de sanctions financières et de blocage de la fusion UBS-SBS vont suivre, provoquées par les plaideurs, que Stuart Eizenstat désapprouve mais dont il écrit qu'elles ont eu leur effet. Puis l'audit interminable dans les banques en Suisse, jusqu'au dénouement, en août 1998, dans un restaurant de langoustes de Brooklyn, où le juge Edward Korman a réuni tout le monde pour mettre un terme à un marchandage qui dure depuis des mois. Ce sera 1,25 milliard de dollars. Jamais, lit-on dans Imperfect Justice, Israel Singer, les avocats et Alfonse D'Amato n'avaient imaginé que les banquiers lâcheraient un pareil paquet.

Stuart Eizenstat, depuis que les républicains sont au pouvoir, a repris du service dans un grand bureau d'avocats d'affaires. Il connaît… Il demeure convaincu que le gouvernement suisse a fait une erreur grossière en refusant de s'impliquer directement dans le règlement d'un conflit qui flétrissait la réputation du pays. Les autres négociations que l'ancien ministre a conduites avec l'Allemagne, l'Autriche et la France se sont terminées plus rapidement et avec beaucoup moins de fracas.

Imperfect Justice. Looted Assets, Slave Labor, and the Unfinished Business of Word War II.

Stuart E. Eizenstat. Préfacé par Elie Wiesel. PublicAffairs, New York. 402 pages.

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