Opinion

Les chemins tortueux de la démocratie libérale

OPINION. Dans un récent livre, Jean-Pierre Cabestan montre que la Chine a emprunté une autre voie de développement qui esquive la mécanique occidentale, relève l’historien Olivier Meuwly

Le régime autoritaire qui gouverne la Chine est, à long terme, condamné. C’est ainsi que Jean-Pierre Cabestan, spécialiste réputé de la Chine et souvent consulté par Le Temps, conclut son ouvrage intitulé Demain la Chine: démocratie ou dictature? (Gallimard, 2018). Son verdict sonne sèchement: le pouvoir communiste chinois est bien armé pour maintenir sa prédominance pendant encore de très longues années.

Tous les phénomènes parfois perçus en Occident comme les signes d’un affaiblissement de sa couche dirigeante ne peuvent ébranler un pouvoir qui possède tous les leviers garantissant la pérennité de sa domination. Les problèmes sociaux croissants, la question de l’environnement, le vieillissement accéléré de la population, la fossilisation d’un communisme archaïque ou encore l’émergence d’une forme de contestation n’y font rien: la plasticité de l’idéologie chinoise, nourrie de nationalisme et d’une économie fortement libéralisée quand ses intérêts l’exigent, offre de solides appuis à un régime en réalité globalement bien accepté.

Le constat de Cabestan interroge au-delà du cas de l’Empire du Milieu. L’histoire de l’Europe dévoile une certaine linéarité. Avant l’éclatement de la Révolution française, l’apparition d’une classe bourgeoise attachée au progrès économique théorisé en Grande-Bretagne, mais aussi d’une catégorie de personnes de mieux en mieux éduquée, souvent liée aux professions juridiques et ouverte aux idées des Lumières, façonne les bases d’une élite qui aspire désormais à accéder au pouvoir.

Procédure d’accession à la démocratie

Mais comment parvenir à cette fin sans un partage démocratique du pouvoir avec les autres classes exclues du pouvoir par une noblesse arrogante? On sait que les expériences démocratiques inaugurées sous la Révolution se termineront dans le bain de sang de la Terreur avant d’être dénaturées sous la martiale férule de Bonaparte. Mais un processus est lancé qui ne s’essoufflera plus.

Je fus de ceux qui crurent que Tiananmen jouerait le même rôle que les révolutions qui ont scandé l’histoire européenne

Dès la fin de l’ère napoléonienne, alors que les nations européennes se réorganisent à travers une large restauration de l’Ancien Régime, surgit le mouvement libéral, soucieux de réinsuffler dans la pratique politique les idéaux de liberté et d’égalité devant la loi professés par les philosophes de la Révolution. Mais le pouvoir reste éloigné.

C’est à nouveau l’alliance d’une bourgeoise ancrée dans les métiers de l’industrie et du savoir avec les classes populaires, désireuses de participer à un développement économique encore fragile, qui parviendra à éliminer des élites terriennes vissées sur leurs prérogatives. La Suisse n’échappera pas à cette règle bien que ses fonctionnements fussent historiquement, et depuis longtemps, plus libéraux que les systèmes monarchiques qui l’entouraient.

Cette évolution a été parachevée, à travers de nouvelles synthèses, dans l’avènement, malgré les innombrables drames sociaux et militaires dont les XIXe et XXe siècles sont lourds, des Etats de type libéral et providentiel, arrimés à l’idée des droits de l’homme, dont l’après-Seconde Guerre mondiale a accouché en Europe, du moins en deçà du Rideau de fer. Et beaucoup ont pensé que cette procédure d’accession à la démocratie libérale se répéterait à l’identique après la chute du communisme, notamment grâce à l’aide d’une Europe en train de consolider son socle institutionnel.

Un enseignement pénible pour l’Europe

Des signaux inquiétants pointaient cependant, souvent occultés. Au lieu de veiller à la prospérité économique à même d’engendrer ces classes «bourgeoises» auxquelles Marx reconnaissait d’indéniables mérites, on a voulu hâter la réalisation de la liberté politique. Les fameux Tigres asiatiques ont été plus prudents et ont enfanté des démocraties stables après avoir édifié des systèmes économiques performants.

Je fus de ceux qui crurent que Tiananmen, en 1989, jouerait le même rôle que les nombreuses révolutions qui ont scandé l’histoire européenne, chacune constituant une étape dans le perfectionnement de nos institutions démocratiques. Il n’en a toutefois rien été et J.-P. Cabestan montre que la Chine a emprunté une autre voie de développement qui esquive la mécanique occidentale. Voici plusieurs années, d’autres pays asiatiques comme la Malaisie avaient plaidé pour une voie vers le développement à l’abri des règles en vigueur en Occident. La Chine n’agit pas autrement.

L’enseignement est pénible pour une Europe qui découvre que son modèle démocratique, s’il constitue peut-être la finalité de tout développement socio-économique, peut être critiqué. Elle n’a pas compris que la démocratie a besoin de soubassements économiques fiables (et capitalistes), eux-mêmes dépendants de stabilité politique. Niant sa propre histoire, l’Europe n’a pas toujours respecté ce «narratif» et cela contribue, hélas, à son actuelle perte de crédit de par le monde… même dans ses propres murs.

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