Comptez-vous, cher Ueli Maurer, entrer en léthargie «andare in letargo», selon les injonctions du commandant de la police du Tessin, Matteo Cocchi, à l’intention des plus de 65 ans? A quelques jours près, nous sommes du même âge. De cette génération dite «à risque» dont on ne sait pas très bien si elle représente un risque pour les autres ou pour elle-même. Sans doute ne s’adresse-t-on pas à vous avec le ton protecteur des enfants, «surtout ne prends pas froid», ni avec l’exaspération de ceux qui se demandent pourquoi on voit autant de petits vieux dans les rues à 8 heures du matin. Ni surtout avec la violence du chauffeur de bus, rapportée par la correspondante du Temps au Tessin, à l’égard d’une petite dame, et pour qui notre génération serait d’abord un danger pour les autres.

Nous allons feindre de croire que nous sommes encore utiles


Tensions entre générations

Il faut nous y faire, notre âge est devenu encombrant. Même si jamais une génération de plus de 60 ans n’aura été en si bonne forme, persuadée de son invulnérabilité. L’interdiction d’entrée aux plus de 65 ans imposée par Migros au Tessin, ces conseils que nous ressentons comme vexatoires s’inscrivent dans la vague contre le règne «du vieil homme blanc» exprimée avec la grève des femmes et plus brutalement lors des élections fédérales. Cette crise nous en révèle beaucoup sur les tensions entre générations.

Après tout, la nôtre l’a un peu cherché. Egoïste, insouciante, trop sûre d’elle et surtout chanceuse, elle aura vécu comme si son modèle de société était invulnérable et impérissable. Nous avons lancé des pavés – euh, peut-être pas vous, cher Ueli Maurer – fumé des pétards, joui de la liberté sexuelle, conspué la société de consommation, dans laquelle nous avons fini par nous installer confortablement. Pas tous, hélas. Les Alpes que nous voulions raser pour voir la mer accueillent aujourd’hui nos résidences secondaires. Enfin, celles des Genevois. Nous avons le sentiment de nous être faits sans rien devoir à personne. D’avoir été une génération très politique, marquée par l’action collective, malgré l’égoïsme que l’on nous prête. Et puis il y a eu le sida comme un mortel avertissement. Mais nous avons joui, consommé, voyagé sans compter, laissant aux plus jeunes générations le soin de régler la facture du financement des retraites, du changement climatique et du coût de la santé. Et au final, ce sont les «papy-boomers» les seuls épargnés par la crise économique accompagnant l’épidémie.

Vous allez désobéir

Alors oui, nous n’avons pas de quoi nous plaindre si les plus jeunes souhaitent que nous n’encombrions ni leur horizon ni l’accès aux rayons de papier toilette. Avec la pandémie, comme le dit Prospero dans La Tempête, «nos fêtes maintenant sont finies, nos acteurs n’étaient que des esprits qui se sont dispersés dans l’air léger». Dure prise de conscience. Il y a pourtant des choses que l’on ne saurait nous interdire, cher Ueli Maurer, et que nous avons en commun, c’est le sens du service à la communauté et celui de la solidarité. Parce que nous avons appris que personne ne se sauve seul.

Alors puisqu’il faut bien s’occuper des finances, à Berne celles de la crise, ici, tout en bas, celles de la commune la plus endettée de Suisse, nous allons feindre de croire que nous sommes encore utiles. Et nous réjouir que, pour une fois dans votre vie, cher Ueli Maurer, vous allez désobéir à un ordre de police, fût-il imbécile. Nous n’entrerons pas en léthargie.

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