laudatio

«Chère Ruth Dreifuss, votre devise est la droiture»

L’ancienne conseillère fédérale Ruth Dreifuss a reçu lundi le Prix 2012 de la Fondation pour Genève. Invité à prononcer la Laudatio, l’ancien ministre français de la Justice Robert Badinter s’y est employé avec brio. Il a fait l’éloge d’une «femme d’exception»

C’est assurément un honneur et un privilège pour un juriste français d’être appelé à présenter la Laudatio de Ruth Dreifuss, ancienne présidente de la Confédération suisse, lauréate 2012 du Prix de la Fondation pour Genève, à un public genevois.

C’est un honneur parce qu’il s’agit de rappeler devant vous la personnalité et la carrière d’une femme d’exception.

C’est aussi un privilège parce que, quelle que soit mon «helvétophilie» et les liens d’amitié tissés au fil des décennies avec tant de Genevois, il demeure que, pour un Français, être appelé à honorer une ancienne présidente de la Confédération suisse est une marque de confiance à laquelle je suis sensible. J’ai un peu le sentiment à cet égard de me voir délivrer aujourd’hui des «lettres de naturalité» de la République de Genève. Il est vrai que ce n’est que pour un bref moment, et sans avantage fiscal… Disons que c’est comme citoyen du monde et au nom de nos idéaux communs que vous m’avez confié cette mission, plus délicate qu’il n’y paraît à première vue, de faire l’éloge de Ruth Dreifuss en sa présence, alors que nous savons combien elle est peu encline à ce qu’on parle d’elle, et encore moins à s’entendre louangée.

Au premier chef, tout paraît simple. Pour faire l’éloge de Ruth Dreifuss, il suffit de raconter sa vie. Son panégyrique se confond ainsi avec sa biographie. Car c’est bien un parcours exceptionnel qui a été le sien. Exceptionnel et pourtant linéaire: un parcours d’un seul trait, constant, sans déviation ni détour, sans oscillation ni retour en arrière. Une vie droite, parce que sous-tendue par des convictions fortes, comme les piliers d’un édifice qui s’élève haut dans le ciel. Ces piliers s’appellent Liberté, Justice, Respect des autres, Solidarité avec les faibles et les souffrants partout dans le monde.

Ce sont là, me direz-vous, des valeurs essentielles, largement reconnues dans les Etats démocratiques et au premier chef la Suisse.

Je le reconnais volontiers. Mais je sais par une expérience déjà longue que ces valeurs sont plus communément célébrées dans les discours que traduites dans les actes. Tel n’a jamais été le cas de Ruth Dreifuss dont la carrière témoigne d’une constante unité entre les principes et l’action.

Bien que Ruth m’ait demandé de ne pas m’arrêter à chaque degré de son étonnante carrière, et de substituer à un discours sur elle une conférence sur les droits de l’homme, je me suis rebiffé et vous dirai donc ce qu’à mes yeux révèle le parcours de Ruth.

D’abord sur son identité. Pas celle inscrite sur la carte du même nom. Mais sa véritable identité, celle de l’être, du moi profond, telle qu’on peut le saisir au-delà de sa réserve naturelle.

Je ne m’attarderai pas sur sa nationalité, car je ne surprendrai personne en disant que Ruth Dreifuss est profondément Suisse. Tout son parcours en fait foi. Comment aurait-elle pu devenir parlementaire, ministre, Présidente de la Confédération, si elle ne s’était pas intensément sentie citoyenne suisse. Elle rappelle volontiers que, si sa famille maternelle est originaire d’Alsace, qu’elle quitta en 1870 pour gagner la Suisse, c’est bien du côté paternel que l’enracinement en Suisse fut le plus ancien. Sa famille paternelle s’est établie dans le canton d’Argovie il y a quatre siècles de cela. Peut-on rêver d’une Suisse plus profonde que celle-là?

Mais ce qui m’a surpris, c’est d’apprendre que, si sa famille paternelle se fut établie à Eindhoven, ce n’est pas à cause de la beauté des prairies et des coteaux proches, mais pour des motifs moins agrestes: dans la Suisse du début du XVIIe siècle, comme presque partout en Europe, les juifs étaient assignés à résidence dans certaines communes, en fait des ghettos. Et les deux seuls ghettos où les juifs pouvaient demeurer en Suisse étaient Eindhoven et le village voisin de Lerignan. Si des synagogues construites au milieu du village témoignent encore de la tolérance envers les juifs, défense leur fut faite néanmoins de vivre sous le même toit que des chrétiens. Ce dont on s’accommodait en ouvrant deux portes dans la même demeure, l’une réservée aux chrétiens, l’autre aux juifs.

On retrouve là cette volonté de mise à l’écart des juifs qui marquait tous les abords du Rhin, de part et d’autre du grand fleuve. La rigueur était plus grande encore dans certaines principautés allemandes et en Alsace, notamment à Strasbourg, devenue une partie du royaume de France. Qu’il me soit permis de rappeler cependant que c’est en France, en 1791, grâce à la Révolution, que les juifs français devinrent, pour la première fois en Europe, des citoyens à part entière. La Suisse n’accorda aux juifs la pleine liberté d’établissement qu’en 1866, sous la pression de la France de Napoléon III, pour pouvoir conclure avec elle un traité de commerce (j’aimerais consulter aux archives du Quai d’Orsay les documents de cette négociation, pour voir si l’influence des grands banquiers «israélites» du Second Empire, Rothschild, Pereire ou Foulque, avait été aussi forte que je l’imagine).

C’est dans l’atmosphère du judaïsme traditionnel de l’Europe alémanique qui imprégnait la famille Dreifuss, qu’est née en 1940 Ruth à Saint-Gall. En 1942, les Dreifuss s’établirent à Berne. En 1945, ils gagnèrent Genève. Ainsi, la petite Dreifuss devint citoyenne de Genève. Dans cette ville, si profondément pénétrée de culture internationale, Ruth Dreifuss accomplit ses études secondaires puis universitaires, couronnées par une licence en sciences économiques en 1970.

Permettez-moi de m’attarder un instant sur cette enfance si paisible en apparence. Il est certain que dans l’Europe des années de guerre, même si la Suisse eut le bonheur d’échapper à l’occupation nazie qui accabla tous ses voisins, même si elle demeura un îlot de paix sauvegardé dans les ténèbres, pour une enfant juive grandie auprès d’un père très conscient de sa judéité, il était impossible d’échapper à l’angoisse qui s’emparait de tous les juifs de l’époque, à des degrés certes divers selon les lieux. J’ai vécu cette terrible époque et mesuré tout ce que le mot «Suisse» signifiait pour nous en France. Je revois encore mon père à Lugrin, de l’autre côté du lac Léman, pendant l’été 42, le regard toujours fixé vers la rive suisse qui signifiait pour nous tous la liberté et même la vie. Mais la Suisse demeurait en principe inaccessible, sauf pour quelques bienheureux et pour des enfants juifs de déportés, et cette terre de salut que mon père contemplait si intensément s’avérait hors de portée.

En songeant au destin de Ruth, je ne peux m’empêcher de penser que le sort des misérables que traquaient sans merci les nazis et leurs complices, a été pour Ruth le levain de ses engagements et qu’elle a fait le vœu secret de ne jamais, jamais accepter le fanatisme et la barbarie et de combattre la barbarie humaine partout et sous toutes ses formes.

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Bien sûr, la Genève des années 60 n’était pas le champ clos des affrontements sociaux ni des tensions ­raciales. Non pas que Genève fut refermée sur elle-même – ville internationale par vocation, Genève a su dépasser les limites du canton. Capitale de la paix, foyer des organisations internationales, lieu de rencontre et de confrontation intellectuelles, Genève a su devenir une ville cosmopolite, non par sa vastitude comme New York, Londres ou Paris, mais par son ouverture au monde.

Dans cette Genève-là, si diverse et vivante, Ruth Dreifuss devait naturellement trouver sa voie: celle des justes causes. Dès sa jeunesse étudiante, elle milite au sein d’associations des droits de l’homme, contre l’apartheid, pour la décolonisation, contre les dictatures communistes ou fascistes, contre la guerre du Vietnam.

Mais une âme comme celle de Ruth ne pouvait se satisfaire de la seule activité militante au sein des associations des droits de l’homme, aussi importantes soient-elles pour la défense et le progrès des libertés dans le monde. Il lui fallait agir au lieu même où l’avait fait naître le destin, c’est-à-dire la Suisse.

Nulle surprise donc à la voir dès sa jeunesse engagée dans l’action au profit des réfugiés, des travailleurs étrangers à la condition souvent difficile, même en Suisse, puis dans le syndicalisme. Dans ces fonctions, elle s’est occupée des assurances sociales, des questions juridiques et des relations avec l’OIT, jusqu’à devenir secrétaire centrale de l’Union syndicale suisse en 1981.

Dans son action syndicale, Ruth Dreifuss a pris toute la mesure d’une injustice structurelle qu’elle avait déjà rencontrée dans ses activités antérieures, ses «jobs» de secrétaire et de travailleuse sociale – de journaliste aussi: l’inégalité constante, ­hypocritement maintenue, de la condition au travail des femmes, plus forte encore à cette époque qu’aujourd’hui. C’est pour mieux comprendre et combattre cette inégalité que Ruth Dreifuss, tout en travaillant, a poursuivi ses études jusqu’à devenir assistante à la Faculté des sciences économiques et sociales de Genève.

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Des convictions aussi fortes, une volonté d’agir aussi intense devaient (doit-on dire inévitablement?) conduire Ruth Dreifuss à la vie politique. Elle rejoignit en 1965 le Parti socialiste. Ce n’est pas moi qui critiquerais ce choix… Et parce qu’elle a témoigné dans ses activités politiques de la même force d’engagement, de conviction et d’action que dans ses activités syndicales, elle a gravi tous les échelons de la vie politique. J’ai été surpris d’apprendre que c’est seulement en 1971 que le peuple suisse avait reconnu le droit de vote et d’éligibilité aux femmes au niveau national. A cet égard, les sénateurs français, qui ont toujours démontré leur hostilité au vote des femmes jusqu’en 1939, auront trouvé des homologues plus machistes encore dans la Confédération! On comprend que Ruth était vouée dès lors à entrer dans l’arène (assez paisible) du parlement de la Ville de Berne en 1989.

Vint le moment décisif de sa carrière: début 1993, le ministre des Affaires étrangères, socialiste et francophone, démissionna de son poste. L’heure était venue enfin de faire entrer une femme au Conseil fédéral. Une vaste mobilisation féministe soutint fortement cette perspective. Après des péripéties picrocholines dont les partis politiques ont la passion – et pas seulement en Suisse –, le 10 mars 1993 enfin, l’Assemblée fédérale élut Ruth Dreifuss au Conseil fédéral. Le monopole du pouvoir mâle (comme diraient nos féministes) était brisé.

A deux reprises, Ruth fut réélue. Ainsi, jusqu’au 31 décembre 2002, elle dirigea le Département fédéral de l’intérieur, aux compétences plus larges qu’en France puisqu’elles s’étendent au domaine social, à la santé publique, à la recherche scientifique, à l’égalité entre les femmes et les hommes, à la culture. Bref, à l’échelle française, Ruth Dreifuss était Simone Veil et Jack Lang réunis en une seule personnalité ministérielle. Elle ajouta même à cet éventail de compétences la protection de l’environnement, de la nature et des paysages, ce qui n’est pas, en Suisse, une fonction accessoire.

L’action de Ruth Dreifuss à la tête de son département ministériel a été considérable: elle a eu le privilège – et aussi le courage – de faire prendre comme ministre des mesures pour lesquelles elle avait déjà lutté antérieurement comme militante politique et syndicaliste: réforme des retraites, de l’assistance universelle, accès à l’assurance maternité. Et bien d’autres encore.

Heureux celui qui, parvenu au pouvoir, inscrit dans la loi et l’action les résolutions de sa jeunesse! A cette fidélité, et à la force de caractère qu’elle requiert au gouvernement, on mesure la différence entre l’homme politique et l’homme d’Etat. Ruth Dreifuss appartient à cette seconde catégorie, assez rare sur la scène de nos démocraties: hommage donc ce soir à Ruth Dreifuss, femme d’Etat.

C’est d’ailleurs en cette qualité – je me réfère à la femme d’Etat – qu’elle marquera l’Histoire de la Confédération. Elle est la première à avoir assumé la plus haute fonction: la présidence de la Confédération. […] Ainsi, dans cette éminente fonction, la première dans l’ordre protocolaire de toute la Confédération, Ruth Dreifuss a mis en pleine lumière la condition difficile de populations souffrantes, marginalisées: étrangers sans papiers, prostituées, usagers de drogue. Elle a rappelé en toute occasion l’exigence fondamentale de l’égalité de droits et de condition de la femme et de l’homme dans une démocratie. Elle a incarné sur la scène internationale l’attachement profond, séculaire des Suisses à la démocratie et aux libertés fondamentales.

En politique, toute carrière a une fin, ce qu’acceptent parfois difficilement celles et ceux que l’âge ou la défaveur du public conduit à quitter la scène. Pour Ruth, le terme de sa mandature ne pouvait que la rendre plus disponible pour servir les justes causes soutenues tout au long de sa vie. Qu’il s’agisse de la lutte contre le fléau de la drogue et ses terribles retombées en matière de crimes et d’organisations mafieuses, ou de la lutte contre le trafic des êtres humains, le racisme et la xénophobie, elle est toujours active et partout respectée. Et s’agissant d’un combat qui m’est cher – la lutte pour l’abolition universelle de la peine de mort –, il n’est pas plus ardente militante. Je peux en témoigner puisque nous siégeons ensemble à la Commission internationale contre la peine de mort, et qu’elle est toujours disponible pour les missions lointaines qu’implique ce combat.

Au long de nos rencontres et de ces missions, j’ai pu noter chez Ruth une qualité particulière, rare dans le personnel politique: la discrétion sur elle-même, ses goûts et ses plaisirs. Communément en effet, les politiques s’appliquent à ne rien nous laisser ignorer d’eux, au-delà souvent du nécessaire ou du souhaitable… Avec Ruth Dreifuss, c’est tout le contraire. Sa réserve est telle qu’elle m’a renvoyé à des amis, eux-mêmes fort discrets, pour que je puisse enfin vous apporter quelques clartés sur sa personnalité hors du champ public. Oserais-je les révéler aux risques d’encourir ses foudres? Ruth est une infatigable marcheuse dans la campagne, à l’instar de Jean-Jacques Rousseau, votre compatriote. Elle aime l’opéra, surtout italien. Elle est une lectrice passionnée; notamment de la littérature latino-américaine. Elle est une «fan» du festival cinématographique de Locarno. Déjà, Chère Ruth, je sens que vous souffrez de voir dévoiler ainsi votre jardin secret… Eh bien, j’oserai aller plus loin encore: vous avez une passion pour le tricot à aiguilles, art que vous pratiquez jusque dans les réunions. Ainsi partagez-vous avec la reine Victoria – selon la légende – le refus de laisser les doigts désœuvrés quand ils peuvent être utiles à protéger parents et amis des courants d’air de Buckingham ou des frimas genevois.

Je pourrai poursuivre, mais je sais avoir soumis à une trop longue épreuve la réserve de Ruth – et la patience des auditeurs.

Réfléchissant ainsi à cette vie si remplie, si marquée par la force des convictions et aussi la disponibilité pour ses amis, je pensais que la devise de Ruth Dreifuss, inscrite sur son oriflamme, tiendrait en un mot: «Droiture».

Chère Ruth, vous êtes droite face à l’épreuve, droite comme le chemin que le juste trace tout au long de sa vie. Vous êtes, chère Ruth, «une femme pour toutes les saisons», selon l’adage de Thomas Moore, celle de l’épreuve comme celle de l’amitié partagée. C’est pour moi un honneur – et un bonheur – que d’avoir pu ainsi publiquement, en cette occasion solennelle, formuler tout le bien que je pense de vous, et que vous m’interdiriez de dire en toute autre circonstance.

Demeurez, chère Ruth, telle que vous êtes, c’est le vœu que je forme pour nous tous.

Je vous remercie.

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