Chronique

Chers transports publics

OPINION. On veut encourager les gens à prendre les transports publics plutôt que leur voiture mais, au vu de la réalité des chiffres, est-ce financièrement et techniquement viable? se demande notre chroniqueuse Marie-Hélène Miauton

Début février, l’Office fédéral de la statistique publiait le compte d’infrastructure routière suisse dans sa version la plus récente portant sur 2017. C’est un document ardu mais passionnant, qui mérite que l’on s’y attarde. Il montre d’un côté les dépenses, incluant la construction et l’entretien des infrastructures, les frais administratifs et l’exploitation, auxquels s’ajoutent les tâches de régulation et de surveillance du trafic, tout cela aux niveaux fédéral, cantonal et communal. Du côté des recettes, le compte intègre aussi bien les impôts sur les huiles minérales, les véhicules à moteur et les automobiles que les taxes qui relèvent de la redevance poids lourds, de la vignette autoroutière et des parkings.

Finalement, les coûts liés à la route sont couverts à 106% par les recettes des usagers du trafic motorisé, et cette couverture est bénéficiaire depuis vingt ans. Cependant, en consultant un autre document intitulé «Statistique des coûts et du financement des transports (CFT)», qui rajoute à ce calcul les coûts dits externes, soit les conséquences humaines des accidents, les atteintes à l’environnement et à la santé, alors 15% des charges totales du transport privé sont imputables à la collectivité. De même, les usagers de l’avion en couvrent 86% des frais. Là encore, le solde tient à la prise en compte des conséquences sur l’environnement et la santé.

Tromper les citoyens

Qu’en est-il des transports publics (TP) maintenant? Concernant les autobus, tram et trolleybus, la part de couverture des frais s’élève à 43%. En clair, le prix des billets ne couvre même pas la moitié des dépenses que les collectivités publiques assument pour ce type de déplacements. Pour les chemins de fer, elle est d’environ 44%. On retrouve des chiffres équivalents en matière de transferts de marchandises, selon qu’ils sont effectués par des véhicules privés ou par le rail. Ainsi, le dossier de l’OFS précise: «Au niveau des payeurs, on remarque que les usagers de trans­port supportent eux-mêmes une partie beaucoup plus grande des coûts dans le transport routier et le transport aérien que dans le transport ferroviaire et le transport public routier.»

Ainsi, à chaque fois qu’un usager prend un billet de train ou de bus, les contribuables en paient autant, ce qui en double le prix, déjà ressenti comme coûteux! Dès lors, quand les CFF annoncent des bénéfices, comme ce fut le cas en 2018 avec 568 millions de francs, ils omettent de préciser les «indemnisations» des pouvoirs publics pour 2,233 milliards de francs. Cette façon de présenter les choses fait fi de toute transparence et trompe les citoyens comme les contribuables. A l’inverse, quand un privé prend sa voiture ou achète un billet d’avion, il se charge lui-même de l’essentiel des coûts engendrés sans vraiment faire intervenir la collectivité, même si l’on tient compte des conséquences environnementales ou relatives à la santé. C’est une différence considérable!

Rien n’est simple…

Les manifestants du climat qui reprochent à l’Etat de ne pas prendre les mesures nécessitées par l’urgence, ou Greta Thunberg qui accuse l’élite politique et économique d’avoir complètement ignoré les revendications pour le climat, ont-ils vraiment pris la mesure de ces chiffres et de l’effort considérable investi dans les TP par les collectivités publiques, donc les citoyens, usagers ou non? Si non, c’est de l’ignorance, si oui, c’est de la mauvaise foi.

Pour mieux comprendre, il faut encore se référer à la statistique sur le transport des personnes (2018) indiquant que, sur l’ensemble des unités personnes-kilomètres, un quart environ a été effectué grâce aux TP (route et rail) contre trois quarts grâce à des véhicules privés. Si un transfert modal significatif se produisait sur l’injonction de l’Etat, comme le préconisent les écologistes, on imagine facilement l’ampleur des coûts engendrés, qui se chiffreraient en milliards! Sans oublier ce fait avéré que ni le rail ni les transports publics ne seraient à même, ni aujourd’hui ni demain, d’absorber une partie significative de la mobilité automobile privée, alors qu’ils sont déjà bondés aux heures de pointe. Rien n’est simple…


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