Tokyo Selfie

Mon chien chez l’électronicien

Notre correspondant à Tokyo ausculte l’actualité dans le miroir du Japon et de ses réseaux

Tokyo, en banlieue. Sous le regard de leurs propriétaires, une vingtaine de petits chiens déambulent sur les tatamis d’un centre communautaire. Certains jouent avec leur os. D’autres poussent des balles. Quelques-uns portent des nœuds roses. M. et Mme Matsuo se sont rencontrés ici en 2001, chacun avec son compagnon à quatre pattes; aux journalistes du Wall Street Journal qui rapportent l’épisode, ils racontent que c’est grâce à leurs chiens Ai et Doggy qu’ils se sont mariés. Aujourd’hui, Ai et Doggy ont 15 et 13 ans. Ai a tendance à ne plus reconnaître Doggy. C’est le moment de prendre rendez-vous chez le vétérinaire. Problème: Ai et Doggy ne sont pas de véritables chiens. Ce sont des robots.

Au Japon, le vieillissement de la population a poussé l’industrie à développer une robotique de l’affectif et de l’affinité. Aujour­d’hui, les premières applications atteignent le marché. La banque Mitsubishi UFG va ainsi équiper certaines succursales avec Nao, un robot mis au point par une filiale française du groupe japonais SoftBank. Pepper, un modèle de la même écurie, est utilisé par Nestlé pour vendre du café, et sera mis en vente cet été. IBM dit vouloir s’associer à SoftBank pour apprendre le japonais à son super-ordinateur Watson. A noter aussi l’ouverture d’un hôtel à Nagasaki équipé d’androïdes capables d’accueillir les clients, de transporter les bagages et de nettoyer les chambres.

Pour ce qui est des chiens Ai et Doggy, il s’agit de systèmes commercialisés par Sony entre 1999 et 2006 sous le nom de Aibo, dont 150 000 pièces ont été écoulées. Sauf qu’en mars dernier, la multinationale a fermé les services de maintenance, pour réduire ses coûts. Ai, Doggy et leurs amis sont condamnés à une dégradation inexorable. Certains propriétaires se regroupent et s’entraident pour les réparations.

«Ce robot fait partie de ma famille, dit M. Matsuo. Il a changé ma vie.» Des machines capables de tisser des liens et même de réunir les humains entre eux? La frontière entre vivant et artificiel se réduit, et elle est avant tout fonction du regard porté, de l’expérience, du subjectif. Je me demande: si les robots s’apparentent toujours plus à des êtres de compagnie, à des amis, ou qui sait des amants, l’étape décisive ne consistera-t-elle pas un jour à inclure la programmation de leur mort dans leur rapprochement vers nous? Et comment pourrons-nous décider de ce moment, alors que, en tant que composante de la vie, la mort se caractérise précisément par sa totale imprévisibilité?

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