Nouvelles frontières

De la Chine et des banques suisses

Pour asseoir son pouvoir, Xi Jinping s’est lancé dans une vaste campagne de lutte contre la corruption. En Chine, combattre la corruption est d’abord un moyen de se débarrasser de ses ennemis politiques comme l’a montré l’affaire Bo Xilai. Il n’en reste pas moins que la prévarication des élites et la formation d’une vaste ploutocratie depuis trente ans sont la principale source de frustration des Chinois. Et de l’instabilité politique. Cette lutte, sa mise en scène, est donc nécessaire à la préservation de la légitimité du pouvoir.

Depuis un peu plus d’un an, quelque 180 000 personnes ont ainsi été condamnées pour corruption. La frugalité est désormais une vertu à la mode chez les cadres du Parti communiste. Le «centre» – les instances dirigeantes – veut moins de banquets, moins de cadeaux, moins de gaspillage à l’heure où les inégalités nourrissent le ressentiment, jusque dans la classe moyenne. La baisse des ventes du luxe en Chine témoigne du sérieux de l’opération en cours.

Cette croisade a ses limites. Elle reste le fait du prince. Le jugement, ces jours-ci, de huit avocats accusés de troubles à l’ordre public le rappelle. Leur crime? Il participait d’un mouvement citoyen réclamant plus de transparence sur le patrimoine des hauts fonctionnaires. La justice est aux ordres du parti. Du coup, cette campagne épargne les principaux vecteurs de la corruption, les cadres supérieurs du parti, en particulier la caste dite des «princes rouges», les enfants des maîtres. Or, leur fortune – et la mise de celle-ci à l’abri hors des frontières nationales – prend des proportions inédites.

Les révélations cette semaine d’une vaste enquête du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), organisme indépendant basé aux Etats-Unis, témoignent de ce phénomène. On découvre les opérations offshore de plusieurs proches de l’ancien premier ministre Wen Jiabao, mais aussi de l’ancien président Hu Jintao, de Deng Xiaoping ou de l’actuel secrétaire général du parti, Xi Jinping. Ces montages financiers conduisent pour l’essentiel à l’archipel britannique des îles Vierges. Parmi les acteurs nécessaires à ces transferts apparaissent les noms de Credit Suisse et d’UBS.

Pour être clair, il n’est pas illégal de créer des sociétés off­shore dans un cadre de transparence. Dans la complexité de la réglementation financière chinoise, en transition vers un système de marché, difficile par ailleurs de s’y retrouver pour juger de la légalité de ces démarches en regard du droit national.

En admettant que ces transactions soient légitimes sur le plan du droit, il est par contre nécessaire de s’interroger sur la provenance des fonds dans un pays rongé par la corruption comme l’est la Chine. Participer à ce qui ressemble parfois à une évasion fiscale à vaste échelle pourrait s’avérer périlleux. L’autorité de surveillance de la bourse américaine (SEC) a ouvert l’an dernier une enquête à l’encontre de JPMorgan soupçonné de corruption en lien avec la famille de Wen Jiabao. Six autres banques sont dans le collimateur dont UBS et Credit Suisse. La filiale à Pékin de cette dernière banque, indique Le Matin, employait la fille de Wen Jiabao entre 1999 et 2001, soit au moment où celui-ci accédait au poste de premier ministre.

Les deux géants bancaires helvétiques furent parmi les premiers acteurs à accéder au marché financier chinois, notamment à la gestion de fortune. On veut croire qu’ils n’ont aucunement participé à une forme active d’évasion fiscale en provenance de Chine. On aimerait se persuader que l’argent de la corruption qui mine la Chine ne puisse pas trouver la voie de coffres en Suisse. Credit Suisse indique respecter les directives en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et de relations avec les personnes politiquement exposées. Au vu de l’intensité des relations économiques entre la Chine et la Suisse, il faut espérer que les leçons américaines et européennes ont été pleinement tirées. Sans quoi il pourrait une nouvelle fois en coûter cher à la place financière. Et à l’image de la Suisse en Chine.

On aimerait se persuader que l’argent de la corruption chinoise ne trouve pas la voie de coffres en Suisse