Nouvelles frontières

Les bâtisseurs du XXIe siècle

L’Europe de la deuxième moitié du XIXe siècle avait l’ambition d’éclairer de ses lumières la planète entière. Ce projet colonial se fondait sur une mission civilisatrice ancrée dans l’assurance de la supériorité du savoir et de la foi de ce continent. Une entreprise impérialiste qui visait à s’ouvrir des marchés et des routes commerciales afin d’accéder à des matières premières à bon prix – lorsqu’elles n’étaient pas simplement pillées. A la conquête du monde, ses entrepreneurs ont défriché les forêts vierges, creusé des canaux, érigé des ponts, pour laisser passer leurs navires, le rail, puis faire circuler leurs véhicules à moteur. C’était l’ère des grands chantiers avec ses routes et ses ouvrages mythiques.

Un siècle plus tard, une même impulsion anime la Chine. La mission civilisatrice en moins, Pékin s’est lancé dans une politique de grands travaux pour fluidifier le commerce international. Sans conquête militaire ni visée impérialiste affichée, le pouvoir chinois multiplie les investissements à travers le monde pour accéder aux ressources nécessaires à sa croissance (l’an dernier, la Chine est devenue le premier importateur mondial de pétrole). Avec des garanties d’Etat et des prêts aux pays partenaires, les entreprises chinoises s’imposent comme les champions des infrastructures de transports.

En Amérique du Sud, elles ambitionnent de construire une ligne de chemin de fer qui traversera le continent, à travers l’Amazonie, pour relier les océans Pacifique et Atlantique. En Amérique centrale, c’est un nouveau canal, à travers le Nicaragua, qui rivalisera avec celui de Panama. En Afrique, la construction du chemin de fer a été relancée dans l’est du continent avec l’objectif, là aussi, de le traverser de part en part. En Asie, les projets de rail, de routes, de canaux et d’oléoducs sont programmés avec la plupart des pays voisins afin de placer la Chine au cœur d’un vaste réseau de transports et désenclaver un pays trop longtemps replié sur lui-même.

Avant de se lancer dans cette aventure hors de ses frontières, la Chine a acquis un savoir-faire particulier: ces dernières décennies, aucun autre pays n’a construit autant de routes, d’autoroutes et de voies de chemins de fer, que ce soit en plaine comme dans les contrées les plus inhospitalières, à travers l’Himalaya ou le désert du Taklamakan. Le slogan «La voie de la prospérité s’érige par la construction des routes» a accompagné la politique des réformes depuis leur lancement en 1978, avec le succès que l’on sait. La recette s’applique désormais pour partir à la conquête du monde, du moins de ses axes commerciaux.

Cette politique a été formulée ce printemps dans un document qui se réfère aux anciennes routes de la soie pour signifier son caractère marchand et pacifique. On peut y lire que cette initiative «vise à sauvegarder le système de libre-échange mondial». Mais aussi qu’elle «s’inscrit dans les efforts visant à explorer de nouveaux modes de coopération internationale et de gouvernance mondiale», la Chine entendant «assumer plus de responsabilités et de devoirs afin de contribuer au développement pacifique de l’humanité».

La dimension politique et militaire de cette entreprise n’échappe à personne, en particulier aux voisins de la Chine et aux Etats-Unis qui contrôlent les points clés du commerce maritime mondial. Mais la Chine, comme autrefois l’Europe, est le grand bâtisseur de ce début de siècle.

La mission civilisatrice en moins, la Chine s’est lancée dans une politique de grands travaux pour fluidifier le commerce international, comme le fit autrefois l’Europe