Analyse

La Chine en crise? Pas si vite

Jeudi dernier, 16h20. La bourse chinoise vient de fermer. Installé dans un café chic au pied de l’ICC, la plus haute tour de Hongkong, un trader chinois savoure son cappuccino. «C’est drôle, vous savez, sourit-il, les traits tirés par un été «chaud» passé à survivre dans le chaos boursier. Je rentre de Pékin. Les restaurants y sont toujours pleins et la circulation aussi difficile. On ne dirait vraiment pas que la bourse est en crise!»

Rien ne semble pourtant en mesure de mettre un terme au krach que subit la Chine depuis juin (-40% à Shanghai). La bourse multiplie les séances en chute libre, comme le lundi noir de la semaine dernière (-8%). Mardi, elle a de nouveau subi une secousse, dont les répliques ont à nouveau fait trembler la plupart des grandes places occidentales. Publié ce jour-là, l’indice mesurant l’activité manufacturière, soit le moteur de la croissance pendant plusieurs décennies, en a été le déclencheur. Il a été annoncé en recul en août, à son plus mauvais résultat de ces trois dernières années.

Ce jeudi, cependant, aucun risque d’une nouvelle plongée. Le gouvernement central a fermé la bourse. Pour deux jours, commémoration de la reddition du Japon il y a 70 ans lors de la Deuxième Guerre mondiale oblige. La réouverture lundi ne promet pourtant rien de bon tant le scénario d’un atterrissage en catastrophe de la deuxième économie du monde gagne en popularité. Pékin a beau maintenir son objectif de croissance du produit intérieur brut (PIB) à 7% cette année, certains économistes ont fait leurs calculs. Ils estiment le «vrai» chiffre proche de 2%, autant dire une récession pour un pays émergent.

Lorsqu’il était secrétaire du comité du Parti communiste de la province du Liaoning, Li Keqiang avait confié que le PIB était «fait à la main». Pour avoir une «vraie» idée de la croissance, l’actuel premier ministre préférait alors regarder d’autres statistiques, comme le fret ou la consommation d’électricité. Or ces chiffres ne sont pas bons. Au premier semestre, le transport de marchandises par rail a reculé de 10% par rapport à début 2014, le volume de courant a juste augmenté de 1,3%.

En Suisse, l’horlogerie est un des secteurs qui ressentent le plus le ralentissement. Depuis le début de l’année, les exportations de montres à Hongkong, premier marché pour les garde-temps «Swiss Made», se sont affaissées de 21%, et de 4% en Chine continentale.

Quand les Etats-Unis éternuent, le reste du monde s’enrhume, dit le proverbe. La formule pourrait désormais bien s’appliquer à la Chine, qui pèse 15% du PIB mondial. Pourtant, l’effondrement des places chinoises s’explique-t-il par ce ralentissement? La nervosité des bourses occidentales se justifie-t-elle? Il y a de bonnes raisons d’être inquiet, mais aussi de bonnes raisons de ne pas céder à la panique. Commençons par le marché des actions. Nul ne peut ignorer que la bourse chinoise, dont la valeur affichée mi-juin correspondait à plus du double de celle d’une année plus tôt, avait fini par ressembler à un casino. Les cours se sont envolés à des niveaux injustifiables. La sévère correction de cet été est donc bienvenue.

Autre raison de rester calme, la bourse chinoise reste pour l’essentiel coupée du monde et elle finance peu l’économie, surtout alimentée par le crédit. Les ménages n’y placent, selon les études, qu’entre 10 et 20% de leurs avoirs, quand les Américains y ont mis plus de la moitié de leur fortune. Le boom des actions n’a donc pas stimulé la consommation; l’éclatement de la bulle n’aura pas beaucoup d’effets non plus.

La consommation, justement, représente quelque 35% du PIB. Depuis dix ans, son niveau progresse de 8 à 9% chaque année, deux fois plus que dans les autres pays émergents. Elle alimente désormais la moitié de la progression du PIB. Si l’investissement, l’autre moitié de la croissance, «cale» à quelque 4-5% de hausse, la croissance totale ne peut pas, «mathématiquement», être de 2%, défend Yukon Huang, spécialiste de la Chine à la fondation Carnegie. Une preuve concrète de la bonne santé de la consommation? La semaine dernière, en plein krach boursier, Apple a vu son titre rebondir après des propos de son patron, Tim Cook, qui assurait que les Chinois continuaient de se ruer sur les iPhone.

Un autre élément permet de comprendre le ralentissement, sans forcément en redouter des conséquences dévastatrices. Depuis fin 2012, le secteur des services pèse davantage dans le PIB que le secondaire (l’industrie pour faire court). Ce basculement indique deux choses: la croissance, d’une part, est toujours plus fabriquée en Chine, pour le pays lui-même et moins pour le reste du monde (l’usine du monde a vécu). D’autre part, de nouveaux marchés sont à conquérir, dans les services. Voilà pourquoi les banques suisses tournent tant leur regard vers Shanghai.

Citons un dernier élément, l’immobilier, qui représente autant de danger en Chine que l’éclatement d’une bulle financière aux Etats-Unis. Cet été, pour la première fois depuis deux ans, une remontée des prix s’est amorcée.

La Chine fait face à de nombreux défis et a annoncé de nombreuses réformes dont la mise en œuvre demeure incertaine. Malgré tout, il paraît encore trop tôt pour affirmer qu’elle a cassé la baguette magique qui lui a permis un développement sans précédent en quelques décennies.

Autre raison de rester calme, la bourse chinoise reste pour l’essentiel coupée du monde et elle finance peu l’économie