Nouvelles frontières

Ces jours-ci, les deux principales puissances du moment renouvellent leurs élites politiques. Au soir du 6 novembre – sauf accident – on connaîtra le nom du président des Etats-Unis pour ces quatre prochaines années. Une semaine plus tard sera dévoilée la composition de la nouvelle équipe dirigeante chinoise pour la décennie à venir. En dehors d’un hasard de calendrier qui fait coïncider les élections américaines et la sélection chinoise, les deux scrutins ont apparemment peu de choses en commun. La démocratie américaine et la dictature chinoise ont au contraire plutôt tendance à s’ériger en deux modèles concurrents dans un monde de plus en plus globalisé. Et pourtant.

Dans ces deux pays, le débat politique – oui, il existe également en Chine – se focalise en partie sur un même problème majeur: le rôle des oligarchies et leur emprise sur des sociétés de plus en plus polarisées, divisées, inégalitaires. Aux Etats-Unis, l’oligarchie capitaliste – ce 1% d’ultra-riches contre lesquels se sont mobilisés les manifestants d’Occupy Wall Street – est au cœur de la campagne de Barack Obama qui veut revitaliser la classe moyenne. En Chine, c’est l’oligarchie communiste – ce 1% de cadres détenant le monopole du pouvoir – qui voit sa légitimité remise en cause par une succession de scandales. De ce point de vue, les révélations du New York Times sur la fortune (qui se chiffre en milliards de francs) des proches du premier ministre Wen Jiabao sont encore plus embarrassantes que les démêlées judiciaires de l’ex-dirigeant Bo Xilai. Aux Etats-Unis, on parle d’élite financière (Wall Street contre Main Street), en Chine il s’agit d’une élite d’Etat, les mandarins rouges, produit d’un système léniniste qui tente de s’inscrire dans la tradition impériale.

Des deux côtés du Pacifique, on s’interroge sur la façon de mieux redistribuer les fruits de la croissance, de mieux partager le pouvoir. Dans les deux pays, la fiscalité devient un enjeu majeur pour assurer plus de justice sociale. La Chine, comme les Etats-Unis, tente actuellement de mettre en place une couverture de santé universelle.

Qu’on s’entende bien. Il n’est pas question de mettre sur un pied d’égalité les deux régimes. Le système américain du «check and balance», de la séparation des pouvoirs, assure le respect des libertés fondamentales ainsi que la possibilité d’un renouvellement régulier des dirigeants dans un cadre démocratique. Mais beaucoup d’Américains espèrent d’un éventuel second mandat de Barack Obama qu’il puisse tenir les promesses non tenues du premier: établir un meilleur encadrement du pouvoir de l’argent, une nouvelle régulation de l’économie, tout cela dans le respect des principes d’une saine économie de marché.

En Chine, le camp des réformes – après trente ans de libéralisation graduelle de l’économie qui a produit des résultats spectaculaires – estime le moment venu de repenser le système politique, processus stoppé dans le sang en 1989. Le diagnostic est clair: les distorsions de l’économie dues au retour de monopoles d’Etat, la formation de groupes d’intérêts ultra-puissants et le creusement des inégalités sont ici le résultat de la trop forte concentration de pouvoir politique. Il est temps que la restructuration de l’économie s’accompagne enfin d’une refonte politique avec une meilleure répartition des tâches entre la capitale et les provinces, entre les villes et les campagnes, entre l’élite communiste et la société civile. «Le manque de progrès politique est le maillon faible de la Chine, c’est ce qui bride les réformes, sociales ou autres», écrit cette semaine le magazine Caixin. Bien sûr, le multipartisme reste tabou dans le débat chinois (il est systématiquement qualifié d’«occidental», sous-entendu qu’il serait inadapté à la Chine). Mais le camp conservateur se voit contraint de suivre le mouvement, même s’il se contente d’évoquer une vague démocratie à l’intérieur du parti.

De ce point de vue, l’enjeu des élections/sélections en cours aux Etats-Unis et en Chine n’est finalement pas si différent: assurer les intérêts du plus grand nombre contre la domination d’une minorité, qu’elle soit basée sur l’argent ou un parti unique.

Dans ces deux pays, le débat politique se focalise sur un même problème majeur: le rôle des oligarchies