Nouvelles frontières

Cette fois, ça y est, la Chine flanche à son tour. Les exportations chutent, la bulle immobilière éclate, les prêts bancaires reculent brusquement et la consommation intérieure ne prend pas le relais. Depuis quelques jours, toutes les prévisions de croissance sont revues à la baisse. Le gouvernement chinois évoque un «brutal ralentissement de l’économie». Et le pessimisme gagne les investisseurs qui voyaient dans la Chine une dernière bouée de sauvetage.

La Chine va-t-elle devenir un second Japon, avec le spectre de la stagflation? C’est ce que prédit l’analyste financier Andy Xie qui écrit pour la revue Caixin. Plus tôt, l’économiste Michael Pettis, professeur à l’Ecole de gestion Guanghua de l’Université de Pékin évoquait une croissance ramenée à 3% pour le reste de la décennie. Une catastrophe, si l’on songe que les autorités fixent à 7% le seuil en deça duquel le chômage explosera avec la perspective de révoltes massives.

Après les Etats-Unis et l’Europe, le discours sur le déclin gagne la Chine. A vrai dire, où que l’on regarde, hormis chez les Etats adossés à leur rente pétrolière, la croissance économique est anémique: la globalisation est en panne. Les pays riches consomment moins, les pays manufacturiers exportent moins et les producteurs de matières premières voient leurs commandes baisser. Le fléchissement européen et américain a fini par casser la machine d’exportation chinoise. Et si la Chine ralentit, c’est l’ensemble des pays émergents – stimulés par les achats chinois de minerais et de biens agricoles – qui en pâtit. On savait que l’extraordinaire essor de la globalisation durant la première décennie du XXIe siècle devait beaucoup aux bienfaits du libre-échange. On comprend aujourd’hui qu’il s’est aussi réalisé à crédit. Surendettés, les pays riches doivent désormais se serrer la ceinture et c’est l’ensemble du commerce international qui se grippe.

Mais est-ce vraiment la fin des Trente Glorieuses pour la Chine? Sans nier les problèmes qui l’accablent, Arthur Kroeber, directeur d’un bureau de recherche économique à Pékin, prend le contre-pied de ce discours alarmiste. Selon son analyse, la Chine a encore une bonne décennie de forte croissance devant elle. Voici pourquoi.

Depuis 1978, le pays est engagé dans des réformes dont la stratégie est peu ou prou calquée sur celle du Japon, de la Corée du Sud ou de Taïwan après la Seconde Guerre mondiale. La Chine est aujourd’hui dans la situation du Japon à la fin des années 1960, ou celle de la Corée du Sud et de Taïwan dans les années 1980. La phase de rattrapage est loin d’être achevée. Pékin n’est pas encore dans la situation d’un pays parvenu à un niveau de revenu moyen, stade où le piège du manque d’innovation se traduit par la stagnation.

Pour les pays en phase de rattrapage, explique Arthur Kroeber, la croissance consiste en la mobilisation des ressources (capital et travail), et non pas dans l’efficacité des ressources (productivité). Pékin peut donc relancer la machine en injectant du capital (la Chine est peu endettée) et en comptant sur une main-d’œuvre bon marché toujours abondante. Plus d’un tiers de la population vit à la campagne. Les autres pays de la région ont vu leur croissance diminuer une fois que la population rurale est passée en dessous des 20%. Ce devrait être le cas vers 2025.

La bulle immobilière? Elle existe mais elle ne concerne qu’un segment – le haut du marché. En réalité, le pays est en déficit chronique de construction. Ces deux prochaines décennies, la Chine devra construire 10 millions d’appartements par année pour loger 300 millions de personnes qui vont migrer vers les villes. La modernisation des infrastructures (transport, énergie) est par ailleurs loin d’être achevée.

Le danger qui menace la Chine n’est en réalité pas tant économique. Il est politique et social. La croissance devrait rester forte. Mais elle sera de plus en plus inégalitaire du fait de la structure politique. Une meilleure redistribution des richesses ne peut advenir qu’avec un meilleur partage du pouvoir. Là est la clé du problème chinois.

Ces deux prochaines décennies, la Chine devra construire dix millions de logements par année