Le récent «classement de Davos» sur la compétitivité mondiale hisse huit pays européens dans les quinze premiers, une magnifique surprise qui enterre l’idée du «déclin européen». La Suisse conserve son premier rang pour la cinquième année consécutive. Alors que la France (23e) s’enfonce dans les eaux sombres de cette hiérarchie, où elle se retrouve non loin de la Chine (à la 29e place), mais à des années-lumière derrière la Finlande (3e), l’Allemagne (4e) et la Suède (6e).

La France est d’abord attirée vers le fond par un autisme insolite: ainsi la dégringolade française n’a-t-elle pas été commentée officiellement à Paris et n’a guère été reprise, sinon dans la presse économique hexagonale 1. La France se comporte comme un médecin malade ayant diagnostiqué son propre mal (voir le rapport Gallois), mais qui se boucherait les yeux et les oreilles en refusant le traitement. A côté de la Suisse, le pays le plus compétitif au monde selon le World Economic Forum, elle ne trouve aucune matière à inspiration dans ce petit voisin qu’elle traite avec hauteur et condescendance.

Qu’est-ce qui rend la France à la fois si distincte et si distante des autres? A bien des égards, l’Hexagone ressemble à la Chine, cet ­«Empire du Milieu» refusant toute influence culturelle étrangère. La France et la Chine, ces deux vases clos, ces aliments complets, sont tournés vers elles-mêmes, convaincues d’incarner, du côté français, «l’esprit de l’Europe», sa «lumière», la «révolution universelle des droits de l’homme». Pour l’Empire du Milieu, le peuple han ne symbolise rien de moins que le berceau de l’humanité civilisée, une nation «cinq fois millénaire». L’intimité avec d’autres peuples est rendue impossible car rien ne peut se hisser à la hauteur de ces civilisations «exceptionnelles»…

France et Chine sont donc modérément intéressées par les peuples barbares (barbaroi: «l’autre» en grec ancien), et ne voient pas de raison d’importer des «idées extérieures». Les deux pays radotent leur glorieuse Histoire, d’une élection ou d’une révolution de palais à l’autre: à Pékin, l’on rejoue infiniment la comédie de l’ouverture, avant de refermer les écoutilles. La France se complaît dans la tragi-comédie de la révolution, cette guéguerre sans vainqueur entre la «classe ouvrière» et la «bourgeoisie», entre la vierge Marianne et la vierge Marie. Dans les deux pays, les talents qui désespèrent de ces huis clos n’ont d’autre choix que l’exil.

Le centralisme dans les deux pays a forgé deux orgueils identitaires. Il était nécessaire il y a quatre siècles: réunir dans une même nation un Breton et un Corse était aussi difficile que de vouloir faire danser une Cantonaise avec un Mongol. Maîtriser ces provinces, c’était ne pas tolérer le moindre écart entre elles. Mais en 2013, que valent ces structures pyramidales héritées de l’Histoire? En Europe, elles ont commencé à vaciller au milieu du XIXe siècle, lorsque rois et reines ont été balayés par «le printemps des peuples». A l’heure où des milliards d’internautes sur Twitter ou Facebook dialoguent en ligne, où la conception même du pouvoir paternaliste et hiérarchisé est remise en question dans toutes les civilisations, l’architecture centralisée du pouvoir façon Cité interdite ou «l’Etat c’est moi!» sent son Haut Moyen Age.

Malheureusement dans ce domaine, la France n’est pas réformable. Là où la Suisse et l’Allemagne jouent à fond la décentralisation et la saine compétition entre cantons ou Länder, Paris ne cesse d’épaissir un millefeuille administratif ruineux qui permet au «centre» parisien de conserver son pouvoir en proclamant que la «décentralisation ne marche pas». Le processus d’empiler les structures sans jamais en supprimer une seule et de multiplier sans fin la profusion des «serviteurs de l’Etat» sert un dessein clientéliste et politique 2. Un chiffre seulement: lorsque Georges Pompidou est mort, en 1974, la part de la sphère publique comptait pour 27% du PIB français. Aujourd’hui, elle a plus que doublé (56%; elle est de 33% en Suisse). La logique de la dépense est donc celle de l’Etat français, et la dette publique (92% du PIB en France, 34% en Suisse) raconte cette fuite en avant, droite et gauche confondues. Contrairement à la Suisse, dont l’industrie représente 26% du PIB (18% chez nos voisins), la France vit sur la charge de sa fonction publique. Pour un Sarkozy ou un Hollande, toucher aux 5,5 millions de fonctionnaires, c’est saisir à pleines mains une ligne à haute tension. Aussi a-t-on développé à Paris l’art d’enfumer la ruche, celui de reporter les décisions douloureuses (la «réforme des retraites» pilotée par M. Ayrault est un modèle du genre), d’échapper aux sujets difficiles (la réduction des dépenses publiques) en demandant à des «commissions ad hoc» des «compléments d’enquête» sur des thèmes de réformettes.

Le succès de l’économie suisse et le naufrage de la France n’ont rien à voir avec les richesses humaines ici ou là. Entre Vaud et Savoie, les hommes sont les mêmes. Mais là où cinq trains s’arrêtent quotidiennement à Evian, plus de 200 passent désormais à Lausanne dans le même délai; là où l’on fabrique du fromage en Savoie, les sièges des multinationales internationales pour l’Europe sont installés dans le canton de Vaud; là où le salaire médian est de 1675 euros par mois en France, il est de 5000 euros en Suisse. Là où toute embauche se transforme en nœud gordien chez notre voisin (taux de chômage en France: 10,9%; en Suisse: 3%), elle est d’une simplicité biblique en Suisse. Jamais la France ne s’est demandé si son droit du travail avait favorisé la désindustrialisation du pays. La culture du déni contre celle du positivisme, ici en Suisse. Il va falloir nous préparer – et nous habituer – à vivre à côté d’un grand malade névrotique.

Ecrivain franco-suisse; dernier ouvrage: «Le Bonheur d’être Français», Fayard, 2012

1. «Les Echos» du 5 septembre 2013.2. Aux structures de l’Etat en province (préfectures de région, préfectures et sous-préfectures) s’ajoutent celles des régions. Les «Hôtels de région» reproduisent, en plus luxueux, ceux de la République, avec leurs parlements. Pour compliquer encore le processus de décision, on ajoute aujourd’hui aux municipalités les «métropoles».

La France ne trouve aucune matière à inspiration dans son petit voisin, qu’elle traite avec hauteur et condescendance

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