Tokyo graphie

La Chine, l’Australie et le sous-marin japonais

Trente milliards de dollars: les enjeux des nouveaux sous-marins australiens sont colossaux. Le Japon est dans les rangs. Mais un rapprochement entre Canberra et Tokyo, profitable aux Etats-Unis et néfaste à la Chine, accentuerait encore la polarisation à l’œuvre dans le Pacifique

Pour qui habite comme moi la zone Asie-Pacifique, les nouvelles internationales sentent la poudre. Des chasseurs furtifs américains viennent d’être déployés dans une base militaire non loin de Séoul, en réponse aux récents tirs balistiques de la Corée du Nord. Le Japon prévoit justement d’acquérir de nouveaux équipements d’interception. Et puis on apprenait hier que la Chine a disposé des missiles surface-air sur un îlot revendiqué par le Vietnam et Taiwan, alors même que Barack Obama concluait en Californie un sommet des dirigeants asiatiques sur le sujet de la sécurité maritime.

Perdue dans ces flots médiatiques, une affaire illustre à merveille la polarisation à l’œuvre entre la Chine d’un côté, engagée dans un processus de musculation militaire, et de l’autre les alliés des Etats-Unis (la Corée du Nord demeurant un étrange outsider). Il s’agit de la mise au concours par l’Australie d’une commande de nouveaux sous-marins. L’enjeu est colossal: 30 milliards de dollars. L’Allemagne (TKMS), la France (DCNS) et le Japon (Mitsubishi Heavy – Kawasaki) sont en lice.

Le Soryu japonais, d’après les experts, est la meilleure machine. Les Etats-Unis n’ont pas pris parti officiellement, mais soutiennent la candidature nipponne, désireux de voir Tokyo (positionné comme leur plus fidèle allié depuis le Traité de San Francisco de 1951) et Canberra renforcer leur coopération. La partie semblait jouée du temps du premier ministre australien Tony Abbott, proche de Washington. Les cartes ont été redistribuées avec son successeur Malcolm Turnbull, soucieux que les sous-marins soient produits sur leurs terres d’accueil (pour soutenir l’emploi), et attentif à la signification multilatérale de cet achat.

Tokyo est peu expérimentée dans ce genre de négociation. C’est la première de cette ampleur depuis que le cabinet de Shinzo Abe a rendu légale l’exportation d’armes, en lien avec sa stratégie de régénération économique et sa volonté de tourner la page du pacifisme. Dans un geste de lobbying, le vice-ministre de la défense déclarait récemment que le Japon était disposé à partager avec l’Australie ses technologies «les plus secrètes», au niveau de la furtivité notamment. Des secrets réservés jusqu’ici aux seuls Américains.

Résultat? Hier, le ministre des affaires étrangères chinois Wang Yi dégainait l’argumentaire habituel, appelant l’Australie à prendre en compte la sensibilité des pays asiatiques, en référence au passé militariste japonais.

En optant pour l’offre japonaise, l’Australie va-t-elle entrer de plain-pied dans la stratégie de contention et d’endiguement voulue par les Etats-Unis à l’égard de la Chine? Et ainsi accentuer la polarisation de la zone Asie-Pacifique? Rappelons que la Chine demeure pour l’Australie (comme pour le Japon d’ailleurs) le partenaire économique numéro un.

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