Opinion

La Chine, nouvel acteur de la création technologique

Après être devenue l’usine du monde, la Chine en deviendra-t-elle le laboratoire? Il s’agit de ne pas manquer ce train, écrit Dominique Jolly, professeur à la Webster University Geneva

Il y a une vingtaine d’années, quand j’ai fait mes premiers voyages en Chine, le retard technologique était si patent que je pensais alors que ce pays n’était une menace que pour nos seules activités à fort contenu de main-d’œuvre. La situation est aujourd’hui tout autre. La Chine est maintenant bien ancrée sur la carte de la recherche et développement (R&D) mondiale, comme en témoigne son ambitieuse politique de dépôts de brevets – le pays dépose plus de brevets que les Etats-Unis depuis 2011.

Les autorités chinoises ont su rassembler tous les ingrédients requis pour bâtir un authentique système national d’innovation. Ce sont d’abord les universités et les centres de recherche publics qui se sont insérés progressivement dans le réseau de la recherche mondiale et dont les chercheurs commencent à publier dans des revues scientifiques de premier plan et même à être cités. Ce sont aussi les parcs scientifiques et techniques flambant neufs voulus par le gouvernement à travers le pays. C’est un cadre juridique de protection de l’innovation qui se rapproche des standards internationaux.

La R&D chinoise rattrape l’Europe

C’est aussi un nombre croissant d’entreprises chinoises publiques et privées qui font de la R&D – Huawei dans les équipements de télécommunication, Baidu dans l’Internet, Haier dans l’équipement ménager, Trinasolar dans le photovoltaïque, pour ne citer que des cas connus. Ce sont finalement des entreprises étrangères comme Novartis, SAP, Nestlé, Philips, General Motors ou encore Bosch qui ont construit des centres de R&D importants sur le territoire chinois. Ces efforts conjugués font que la Chine consacre aujourd’hui à la R&D une part de son PIB proche de ce qui se fait en Europe, mais toutefois encore loin des Américains.

Les autorités chinoises ont su rassembler tous les ingrédients requis pour bâtir un authentique système national d’innovation

Les bases scientifiques et techniques des pays développés restent solides – notamment dans des métiers matures comme la chimie ou encore l’automobile, là où les Chinois peinent à faire des voitures aux standards mondiaux. Elles sont en revanche bousculées dans des métiers plus récents comme les trains à grande vitesse, les panneaux photovoltaïques, les smartphones ou l’Internet. Faut-il pour autant adopter une stratégie de repli? Certainement pas. Si la Chine est devenue un lieu de création technologique, alors il est temps de s’y établir – non pas pour produire (d’autant plus que l’avantage de coût chinois s’est particulièrement érodé), mais pour y conduire des activités de R&D.

Nouveau laboratoire du monde?

Que peut-on y faire? Il y a deux options. Une première stratégie est de conduire en Chine les travaux de R&D nécessaires pour adapter aux exigences locales des technologies développées par les pays développés. C’est alors le «D» qui prend le dessus. C’est par exemple l’adaptation de cosmétiques à des peaux chinoises, la conception de modèles allongés dans l’automobile pour donner plus de place aux passagers à l’arrière, ou encore les adaptations faites à des moteurs diesel pour qu’un train puisse affronter les altitudes peu communes du Tibet.

Une seconde stratégie, plus ambitieuse, vise à se connecter avec les domaines scientifiques dans lesquels la Chine avance plus vite que les autres. Dans ce cas, c’est le «R» qui devient le principal moteur. C’est par exemple le cas de Microsoft, qui a implanté un centre de recherche de 300 personnes (à côté de 3000 ingénieurs en développement) au cœur du parc scientifique pékinois de Zhongguancun pour accéder aux meilleurs talents chinois. C’est aussi le cas de la recherche dans les terres rares – où la Chine a flirté avec le monopole mondial pendant un temps, ou encore des entreprises pharmaceutiques étrangères qui s’appuient sur les travaux chinois en biologie.

La Chine s’est mutée en l’usine du monde. Elle est devenue, dans certains cas comme l’automobile, l’aéronautique ou l’Internet, le premier marché au monde. Si elle doit devenir le laboratoire du monde, il s’agit de ne pas manquer le train.


Le campus de Webster University Geneva sera l’hôte d’une conférence sur le futur de l’économie chinoise le 11 octobre après-midi.

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