En 2001, le premier ministre chinois Zhu Rongji avait comparé l’OMC à un plat aigre-doux. C’était à la veille de l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, il y a tout juste dix ans. Le «tsar» de l’économie, comme on l’appelait, précisait que son pays goûterait le doux avant de connaître l’aigre. Mais personne n’aurait alors imaginé que la phase du doux serait si durable, si profonde. Bref, si délectable. La transformation de la Chine durant cette décennie est le fait majeur de ce nouveau siècle. L’OMC n’explique pas tout. Mais l’intégration de la Chine au commerce mondial (avec les garde-fous octroyés à un pays en voie de développement) est le facteur clé de l’extraordinaire accélération de sa croissance.

Il n’est pas simple de faire comprendre dans une Europe riche, assoupie et inquiète, l’amplitude de tels changements et leur impact sur les gens. Les Européens ayant assisté au redressement du continent au lendemain de la guerre le peuvent. Ils ont connu cette hargne de reconstruire qui succède aux grandes catastrophes. Ce n’est pas le cas des générations suivantes. Les chiffres, les courbes, les graphiques permettent de quantifier, de mesurer. Ils n’expliquent rien des effets d’un tel bouleversement. Yu Hua, l’auteur de Brothers, dit qu’en une génération la Chine est passée du Moyen Age à l’âge moderne. Il pense que les Chinois ont vécu en trente ans ce que les Européens ont mis trois siècles à réaliser. Il exagère, c’est un écrivain. Mais la Révolution culturelle avait des allures de Moyen Age. Pour effacer ce traumatisme, le parti qui en était responsable a imposé une thérapie de choc qui n’en porte pas le nom. De l’ère de la frugalité, la Chine a bondi vers celle de la consommation de masse. A l’échelle de l’histoire chinoise, cela s’est fait en une nuit.

Comment exprimer ce basculement? L’autre soir, un groupe de mamans était réuni à la maison. L’une d’elles a fait part de sa difficulté à expliquer à son fils la valeur de l’argent, le coût des choses, la relativité de la richesse. A ce moment-là, j’ai tendu l’oreille. J’avais l’étrange impression d’entendre mot pour mot les propos que je tenais aux Chinois il y a vingt ans. J’avais exactement le même problème: comment faire croire aux étudiants de ma classe de l’Université de Pékin que je n’étais pas riche quand ils avaient fait le calcul que le seul prix du billet d’avion Genève-Pékin équivalait à une année de salaire d’un professeur ou plusieurs années de labeur de leurs parents. En Suisse, je pouvais me situer dans la classe moyenne. A Pékin, ma modeste bourse faisait de moi un personnage aisé. Dans les campagnes, je passais pour un Cai Shen, le Crésus local. C’était l’époque où un vendeur de pastèques gagnait plus qu’un enseignant, un chauffeur de taxi plus qu’un diplomate. L’Europe et la Chine étaient deux planètes qui s’ignoraient, deux systèmes de valeurs. Les étudiants chinois rêvaient d’Occident, de voyager, de consommer comme un Occidental. C’était hier.

Vingt ans plus tard, ces mêmes étudiants de l’Université de Pékin sont aussi riches que leurs camarades étrangers (qui paient beaucoup plus cher leur accès à ce temple), et ces derniers n’ont plus à se lancer dans de grandes théories sur le prix d’un billet d’avion. Dans les boutiques de luxe de Genève, les touristes chinois sont les meilleurs clients. Chez eux, ils vivent désormais dans un système où l’on s’acquitte d’impôts (peu), d’un loyer, de frais (très élevés) de scolarité et de santé. Les services d’Etat ont drastiquement diminué. Les règles de l’OMC, érigées il y a dix ans en nouveau Manifeste du parti, ont transformé la Chine en économie de marché, en pays capitaliste. Tous les Chinois ne vont pas à l’université ou visitent les boutiques de Genève.

En 2011, une minorité de riches doit s’expliquer sur ses privilèges auprès du reste de la population (dont beaucoup de pauvres). En soi, c’est un progrès. C’est aussi l’illustration des inégalités qui fracturent la société. Les Chinois vivent à leur tour sur deux planètes: l’une prospère, urbaine et côtière, l’autre modeste, rurale et retirée. Ce fossé est la partie aigre du plat que doit désormais avaler la Chine.

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