Nouvelles frontières

Dans un récent entretien donné au Temps, l’idéologue néo-conservateur américain Robert Kagan minimisait le déclin des Etats-Unis en relativisant le défi posé par la Chine. Au cœur de son argumentaire, il rappelait ce fait: «Contrairement aux Etats-Unis qui n’ont pas de contradicteur majeur à leurs frontières, la Chine est entourée de grandes puissances […] qui peinent à cacher leur nervosité par rapport à son émergence. Stratégiquement, c’est très inconfortable.» Toute comparaison entre les deux pays devrait tenir compte de ce facteur. D’un côté, il y a une grande puissance établie dont l’horizon est dégagé par deux océans, de l’autre une très vieille puissance qui retrouve de son éclat mais contrainte de toute part du fait de la géographie et de l’histoire. Si les Etats-Unis n’ont que deux voisins – un allié fidèle au nord et un partenaire économique au sud dont l’unique menace est l’immigration – la Chine, elle, est entourée de nombreux pays, la plupart méfiants à son égard.

Ces jours-ci, l’activité militaire régionale débordante illustre bien le problème. Il y a d’abord eu ce tir de missile raté de la Corée du Nord. Le seul voisin considéré comme un allié de la Chine se révèle en réalité incontrôlable. Suite à cet échec, et contre l’avis de Pékin, Pyongyang procédera sans doute ces prochains jours à un essai de bombe atomique (le troisième depuis 2006). Le principal effet de ces gesticulations sera de renforcer un peu plus la coopération entre les Etats-Unis, le Japon et la Corée du Sud pour développer un système antimissile qui vise en réalité prioritairement la Chine. Ensuite, ce fut ce tir de missile indien – réussi celui-là – dont la portée permet désormais d’atteindre non seulement Islamabad (qui a répondu par un autre tir de missile), mais aussi Pékin et Shanghai comme l’ont souligné les médias indiens et chinois. Il y a enfin eu cette nouvelle poussée de fièvre en mer de Chine du Sud avec l’arraisonnement de bateaux de pêche chinois par des garde-côtes philippins qui a précipité une contre-mesure de la flotte chinoise.

La mer de Chine du Sud, pour certains stratèges chinois, c’est l’arrière-cour de l’empire, sa profondeur stratégique. Ils tirent un parallèle avec la fameuse doctrine Monroe qui a longtemps fait de l’Amérique latine une chasse gardée de Washington. Pour Pékin, qui s’appuie sur la publication d’une carte en 1947, la totalité de cet espace maritime lui appartient. Abritant des eaux très poissonneuses et de probables gisements d’hydrocarbure, ce territoire est toutefois disputé par les Philippines, le Vietnam, la Malaisie, Brunei et Taïwan (République de Chine). La multiplication des escarmouches avec des navires chinois a poussé les pays riverains à resserrer leurs liens avec Washington qui a fait de la région la priorité stratégique de son redéploiement militaire.

Alors que les milieux nationalistes en Chine s’interrogent sur l’incapacité de leur pays à donner une leçon aux Philippines ou au Vietnam au prix d’une petite bataille navale, Pékin a fait le choix de l’apaisement pour éviter de s’aliéner des «petits pays» en passe de devenir autant d’avant-postes de son principal concurrent, les Etats-Unis. Cette reprise en main n’est pas évidente, comme le souligne un rapport de l’International Crisis Group (ICP): pas moins de onze acteurs institutionnels interviennent en mer de Chine du Sud, du Ministère de l’agriculture (pêche) à celui du Tourisme, en passant par les Affaires étrangères et l’armée. Le manque de coordination et le flou qui demeure sur l’exact périmètre que peut légitimement revendiquer la Chine (qui refuse l’arbitrage international) participent d’une certaine confusion.

Le Ministère des affaires étrangères, le plus favorable à la négociation, est aussi le plus faible, note le rapport. Il est qualifié de «ministère des traîtres» par le courant dur au sein de l’armée (les diplomates chinois sont parfois informés par leurs collègues étrangers des mouvements de leurs propres forces armées). Du coup, tiraillé, Pékin applique toujours à la lettre la formule de Deng Xiaoping selon laquelle il faut repousser aux générations futures les problèmes que l’on ne peut régler dans l’immédiat. La mer de Chine du Sud, une poudrière, est la meilleure illustration du propos de Robert Kagan.

Le Ministère des affaires étrangères, le plus favorable à la négociation, est aussi le plus faible