Nouvelles frontières

La «nouvelle normalité» de Pékin

Cela fait tout drôle de voir la Chine ralentir. Mais il faudra s’y habituer. Après ses trente glorieuses (1978-2008), la Chine est entrée dans ce que le pouvoir appelle désormais la «nouvelle normalité». Si on retire le «nouveau», simple vocable de marketing politique, que veut dire cette normalité? C’est d’abord un chiffre: 7%, celui du taux de croissance du PIB. Fini la Chine au galop, qui frisait les 12-13% certaines années. 7%, en Chine, c’est presque une croissance nulle. C’est du moins ce que l’on disait il n’y a pas si longtemps. En deçà de cette limite, l’économie ne créerait plus assez d’emplois pour absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail. Attention: danger d’explosion sociale! De nos jours, a promis le premier ministre, Li Keqiang, jeudi devant l’Assemblée nationale populaire à Pékin, cela suffira tout de même pour embaucher 10 millions de personnes supplémentaires en zone urbaine.

La «nouvelle normalité», c’est la fin de la course au chiffre. On entre dans l’ère du qualitatif et de l’innovation. Terminé la promotion des cadres en fonction de l’unique critère de la croissance du PIB. Les critères sociaux et environnementaux deviennent tout aussi déterminants. La «nouvelle normalité», selon le parti unique, n’implique pas une renonciation à la planification. La preuve, il y a toujours un objectif de croissance. Mais les mécanismes du marché doivent présider à une nouvelle réforme du secteur étatique. La Chine reste dans l’«économie de marché socialiste», forme hybride de capitalisme où l’Etat est le maître du jeu.

Arrivée à un certain degré de maturité, l’économie chinoise ne peut plus reposer uniquement sur sa capacité d’exportation nourrie d’une main-d’œuvre bon marché. L’usine du monde a elle-même commencé à délocaliser vers des pays plus pauvres.

Cette «nouvelle normalité» est dictée par les réalités du marché global et local: baisse des exportations et des investissements étrangers, tassement de l’immobilier et de la consommation. Elle relève aussi d’une volonté politique. Les investissements fixes ne prennent plus le relais pour doper la croissance, comme ce fut le cas lors de la crise financière de 2008. Fini les grands plans de relance qui ont favorisé le retour en force du secteur public et nourri une corruption de plus en plus massive.

Après des années à festoyer, les fonctionnaires sont mis au régime pain sec et eau – ou presque. On ne rigole plus. Cette normalité décrétée par Xi Jinping, le chef du Parti communiste, promet une libéralisation économique accompagnée d’une reprise en main politique. Après avoir fait le ménage au sein de l’appareil et déclaré la guerre aux factions qui minent l’unité du pouvoir, le président procède à une purge au sein de l’armée. Les têtes vont continuer de tomber.

C’est la normalité d’un modèle, celui du capitalisme autoritaire mis en place par Deng Xiaoping, il y a plus de 35 ans, sur les bons conseils de Lee Kuan Yew, le fondateur du Singapour moderne. On comprend que cette normalité n’est en réalité pas nouvelle, du moins sur le plan politique. Pour les Chinois, elle est pourtant significative. Si la décélération de la croissance parvient à être maîtrisée, ils pourront commencer à respirer. La lutte contre les inégalités sociales et contre la pollution, tant de fois proclamée, deviendra enfin réalité. C’est à souhaiter. Les libertés suivront peut-être un jour. Mais cela, ce sera une tout autre normalité.

Si la décélération de la croissance parvient à être maîtrisée, les Chinois pourront commencer à respirer. La lutte contre la pollution, tant de fois proclamée, deviendra enfin réalité. C’est à souhaiter