Nouvelles frontières

Voici une bonne décennie que la Chine attendait cette nouvelle impulsion pour transformer l’économie et la société. Quatre ans après le massacre de Tiananmen, Deng Xiaoping avait lancé une deuxième vague de réformes qui ont propulsé la Chine au rang de deuxième puissance économique mondiale. Mais d’aucuns en Chine qualifient la période présidée par l’ancien chef du parti unique Hu Jintao (2003-2012) de décennie perdue.

Aujourd’hui, les leaders «communistes» doivent restructurer le pays, car il ne suffit plus que quelques-uns s’enrichissent en premier. Il faut agrandir le gâteau, répartir les fruits d’une croissance mieux maîtrisée. Plusieurs mesures annoncées hier indiquent que les réformateurs ont le vent en poupe (encore faut-il ne pas s’en tenir à la seule version anglaise proposée par Chine nouvelle qui n’évoque que les réformes susceptibles de séduire l’étranger). Le signal de leur succès est l’affirmation que la Constitution et l’Etat de droit doivent être portés à un «nouveau niveau». Précision importante, car les conservateurs ont mené ces derniers mois une campagne acharnée contre les «constitutionnalistes» soupçonnés de saper le monopole du parti unique.

Il est donc juste de saluer ce train de réformes qui vont indéniablement dans le bon sens. Mais c’est pour aussitôt s’interroger sur leur portée réelle. A ce stade, aucun calendrier n’est indiqué. Il s’agit en partie d’intentions, d’objectifs à réaliser dans la décennie, ou les décennies à venir. Reste à voir comment elles vont se traduire concrètement dans les faits. Si le président, Xi Jinping, et le premier ministre, Li Keqiang, sont parvenus à imposer un discours réformateur, il ne fait aucun doute que les résistances à ce plan demeurent très fortes.

L’autre grande inconnue est la capacité de mener des réformes libérales sans les accompagner d’une transformation des structures politiques. La phrase clé du communiqué du plénum du parti était celle-ci: «Le problème central est la bonne résolution des relations entre le marché et les autorités.» La question de la relation entre l’Etat et le privé, entre le pouvoir et les individus, reste au cœur du débat.

Xi Jinping sait qu’il doit réformer pour répondre aux attentes d’une population mieux éduquée, davantage consciente de ses droits, moins pauvre et vieillissante. Il y a urgence à le faire dans un pays rongé par la corruption, le cynisme et les inégalités. Pour réaliser son programme, il avait deux options. La première voie nécessitait de libéraliser la sphère politique, ouvrir le marché des idées pour accompagner l’essor du marché des biens. Cela signifiait un recul du parti unique, le renoncement à sa prédominance sur l’Etat, la justice et l’armée. Elle n’est toujours pas à l’ordre du jour.

La voie retenue privilégie le renforcement du rôle du chef d’une dictature dirigée collectivement depuis trois décennies. La somme des intérêts représentés au sein du parti «communiste» est devenue le principal frein à toute évolution du pays. Xi Jinping veut être le général de la réforme plutôt que le secrétaire d’une caste de privilégiés. Il aspire au rôle de directeur de l’entreprise Chine plutôt qu’à celui de président d’un conseil d’administration paralysé. C’est pourquoi les réformes annoncées s’accompagnent d’un autre discours, beaucoup plus conservateur celui-là, qui appelle les cadres à unifier leur pensée et à développer une culture propre à appliquer les ordres du «centre».

La création d’un Conseil de sécurité et d’un «petit groupe dirigeant des réformes» va dans ce sens, à savoir une concentration des pouvoirs. La libéralisation annoncée de l’économie chinoise semble donc devoir se conjuguer avec un renforcement de la dictature. Ce pari n’a rien de nouveau. C’est celui d’un capitalisme autoritaire qui se pose en alternative au capitalisme libéral. Trente-cinq ans après le lancement des réformes par Deng Xiaoping, la question de la démocratie – la «cinquième modernisation» prônée par Wei Jingsheng – demeure posée.

Xi Jinping veut être le général de la réforme plutôt que le secrétaire d’une caste de privilégiés

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