Le gouvernement chinois, épargné la semaine dernière à Genève par la Commission des droits de l'homme, a peut-être triomphé trop tôt. Ce qui s'est passé hier à Tiananmen ressemble à la vengeance de Bouddha. Un an tout juste après avoir défié le pouvoir sous ses murs, le Falun Gong a envoyé des dizaines d'adeptes protester sur l'immense place, sachant qu'ils seraient aussitôt arrêtés, sans doute battus, puis condamnés ou expédiés sans jugement en rééducation par le travail. Le mouvement (ou la secte: question de point de vue) revendique comme personne n'ose le faire aujourd'hui en Chine la liberté de conscience et d'association. Défi radical: il est lancé au nom d'une parole par certains côtés délirante – celle de Li Hongzhi, l'inspirateur – mais d'une pratique qui bénéficie d'un immense soutien populaire. L'adhésion ne va pas au Falun Gong lui-même, mais au fond traditionnel taoïste et bouddhiste dans lequel les Chinois pensent trouver les ressources de méditation, de concentration, et finalement de maîtrise totale de leur être le plus intime, le qi.

Cet ensemble de disciplines n'était plus combattu depuis une vingtaine d'années, le pouvoir essayant même d'en organiser les multiples écoles. Le réveil se fit le 25 avril de l'an passé, dans la peur. Le Falun Gong, qui assiégeait pacifiquement le cœur de Pékin pour dénoncer de premières entraves, apparaissait soudain aux yeux de tous comme un contre-pouvoir structuré: parmi les maîtres figuraient l'un des chefs de la police – condamné ensuite – et plusieurs très hauts cadres.

La trouille, qui aboutit à l'interdiction du mouvement en juillet, fut peut-être mauvaise conseillère. Les Chinois, dans leur masse, ont pris toutes les distances verbales utiles d'avec la nébuleuse de Li Hongzhi. Mais ils gardent leurs convictions. Et le Falun Gong est devenu une organisation de martyrs (une quinzaine de dirigeants seraient morts en détention) qui n'hésitent pas à provoquer leur propre arrestation. Cette opposition illuminée rappelle au pouvoir chinois de très mauvais souvenirs.

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