Cela fait maintenant plus de cinquante jours que des millions de Shanghaïens sont emprisonnés chez eux, sur leur lieu de travail ou dans des centres de mise en quarantaine. Des dizaines de millions de Chinois sont contraints au même enfermement dans des dizaines de villes au nom de la tolérance zéro face au SARS-CoV-2 décrétée par Pékin il y a plus de deux ans. Alors que les Etats-Unis enregistraient leur millionième mort du covid ce mois-ci – record mondial –, le pouvoir chinois, avec officiellement 14 584 décès depuis le début de la pandémie, pourrait continuer de claironner l’efficacité de son approche sanitaire associée à la supériorité de son système politique. Il ne le fait pas. Car il ne le peut plus.

Combien de victimes?

La stratégie «zéro covid» est en train d’étouffer la Chine. Le cœur économique du pays, Shanghai, son port, ses infrastructures, ses usines sont à l’arrêt depuis bientôt deux mois. Les images satellites des embouteillages de bateaux cargos stoppés au large des côtes chinoises sont spectaculaires. Après Shenzhen, Ningbo ou Tianjin, le commerce du delta du Yang-Tsé est à l’arrêt. La logique des quarantaines a grippé les chaînes d’approvisionnement et crée de la pénurie sur l’ensemble de la planète. La croissance chinoise plonge. Certains économistes estiment qu’elle pourrait descendre en dessous de la barre de 4% cette année. A ce rythme, la Chine pourrait, finalement, ne jamais rattraper les Etats-Unis.

Si les morts du covid ne s’empilent pas comme on a pu le voir ailleurs, le bilan sanitaire devient chaque jour moins flatteur. Sans parler du nombre réel de victimes du virus qui suscite toujours l’interrogation, l’épidémie frappe sous d’autres formes. Les restrictions de mouvements de la population, dans la durée, deviennent mortifères: combien de Chinois ont sombré psychologiquement? Combien sont décédés d’autres maladies ou d’accident faute d’accès aux soins? Combien de personnes ont-elles perdu leur emploi, été marginalisées socialement? Les exemples abondent sur les réseaux sociaux.

Le pouvoir s’est piégé

Fuir le pays. Fuir le risque d’être à son tour enfermé. Beaucoup de Chinois qui en ont les moyens y songent. Car rien n’indique que le gouvernement va infléchir sa recette. Un cas confirmé suffit à faire boucler un quartier, parfois des milliers de personnes, des dizaines de milliers de personnes. Pékin ne changera pas de cap. Le pouvoir ne le peut plus. Il s’est piégé. Piégé par son agenda politique: comment Xi Jinping pourrait-il renoncer à la stratégie sur laquelle il a fondé son discours de réussite à cinq mois d’un Congrès du parti qui doit le faire empereur (mandat à vie)? Le voudrait-il qu’il ne le peut plus, sa population étant sous-vaccinée face à un variant devenu plus virulent. Et ses vaccins sont peu efficaces (60%).

Il y a dix jours, le patron de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, déclarait que la politique «zéro covid» n’était «pas soutenable». Terrible désaveu de celui qui chantait les louanges de Pékin au début de la pandémie. Cette semaine, le premier ministre, Li Keqiang, sonnait le tocsin pour venir en aide à l’économie, partout dans le pays. Il faut baisser les taux d’intérêt, relancer la consommation. Mobilisation générale. Hier, Xi Jinping promettait que la Chine resterait ouverte alors que chaque jour de nouvelles restrictions pour entrer ou sortir du pays sont annoncées. Comment redonner confiance à un pays qui sombre dans le doute? Comment rassurer une population confrontée à un pouvoir qui contrôle chaque mouvement de son existence? Ce n’est pas le covid qui paralyse la Chine, mais un virus politique. Cela s’appelle le totalitarisme.

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