L'annulation par la Chine du sommet de Lyon avec l'Union européenne prévu le 1er décembre est un geste savamment préparé et calculé. Présenté comme un «report» par la Chine, il revient à punir la France à travers sa présidence de l'Europe, tout en administrant une mise en garde à l'ensemble des Européens.

Si l'on excepte l'époque historique de sa rupture avec le camp socialiste et Moscou, la Chine ne pratique jamais la politique de la chaise vide dans le cadre multilatéral. Par contre, ces dernières années, elle n'a pas hésité à couper les contacts gouvernementaux avec le Japon (pour protester contre les visites officielles au Temple des morts de la guerre) ou à annuler une visite officielle après une visite singapourienne à Taïwan.

En somme, nous voilà rapprochés de la Chine, puisque promus - et sanctionnés en même temps - à l'égal de voisins. Jamais la Chine n'a ainsi procédé avec les Etats-Unis, dont le président a pourtant reçu le dalaï-lama à la Maison-Blanche. Tout récemment, il est vrai, la Chine avait «interrompu les échanges militaires» avec les Etats-Unis pour protester contre des ventes d'armes à Taïwan. Ce n'était pas une réaction du même niveau. En traitant les dirigeants européens comme elle traite parfois les fonctionnaires du dialogue sino-européen sur les droits de l'homme, la Chine pratique évidemment une forme d'escalade.

Inévitablement, l'événement donnera lieu à un débat franco-français - Nicolas Sarkozy avait-il eu raison ou tort d'annoncer une rencontre avec le dalaï-lama si peu de temps après le sommet de Lyon? A-t-il accrédité auprès de la Chine l'idée d'une vulnérabilité particulière par une oscillation entre droits de l'homme et politique de grands contrats? Peu importe en vérité - sinon que la Chine a choisi la France comme maillon faible alors même qu'elle présidait l'Union européenne et réagissait avec maestria à la crise géorgienne et au krach financier international.

Cette réaction franco-française, et un énième débat sur l'équilibre entre droits de l'homme et intérêts économiques, manquerait donc l'essentiel de la motivation chinoise. Le fossé entre les objectifs européens, si divers à l'égard de la Chine, et la désunion patente en matière d'application de ceux-ci est depuis quelque temps au centre des analyses faites à Pékin. Bien sur, il n'était pas difficile de remarquer le sort du Traité de Lisbonne, ou de relever la discorde des dirigeants européens devant la crise financière - ceux-ci ne donnent guère le change en affirmant qu'ils agissent côte à côte, alors que c'est d'action coordonnée que l'Europe a besoin. L'analyse chinoise est plus ciblée encore. L'Europe n'a pas les moyens de ses ambitions en matière de droits de l'homme, d'influence sur les questions asiatiques, de changement climatique même. Sur la question si sensible du Tibet qui est une fois de plus le révélateur de la crise entre l'Europe et la Chine, il n'y a pas eu la moindre coordination des positions et des déclarations européennes du début jusqu'à la fin de l'année 2008. Voici seulement quelques semaines, le Royaume-Uni abrogeait publiquement ses vieilles positions (elles datent de 1913!) sur l'autonomie du Tibet, alors que Nicolas Sarkozy annonçait publiquement une rencontre avec le dalaï-lama au lendemain du sommet de Lyon. Les dirigeants chinois n'ont pas besoin de se forcer, il leur suffit de collecter les divisions européennes.

La Chine est un partenaire montant, qui est en train, plus silencieusement que la Russie, de mettre en cause par son existence et sa nature même l'état d'inachèvement et les institutions désaccordées du système européen. Nous avons 170 milliards d'euros de déficit commercial avec ce pays, nous lui prodiguons toujours des programmes d'assistance qui composent à vrai dire le menu quotidien des réunions Europe-Chine, et c'est la Chine qui décide pour nous des termes de nos communiqués, de nos rencontres même. Il n'y a pas de solution à court terme à cette situation: nous replier sur les intérêts nationaux et le «réalisme» géopolitique ne fait qu'accentuer les divisions européennes, et aucun Etat ne pèse face à la Chine. Brader valeurs et principes risque d'être une fuite en avant: la nature du système que nous avons en face de nous est de batailler pour un alignement à 100%, là même où nous aurions fait 50 à 75% du chemin.

C'est donc, inlassablement, dans la coordination européenne que se trouve la solution. Cela ne conduit pas forcément à des positions plus dures envers nos partenaires: nous n'avons pas de solution politique à la question tibétaine, seulement la possibilité de défendre un dialogue et le principe de compromis de part et d'autre. La situation actuelle est un véritable cas d'école en faveur de la poursuite des réformes institutionnelles européennes. La Chine est un rude juge de notre incapacité collective à adopter un cap collectif et à le tenir, dès lors qu'il s'agit de gestes concrets et non de déclarations toutes faites. Incroyablement, l'Europe est capable, à tort ou à raison, de maintenir l'embargo sur les ventes d'armes à la Chine, parce qu'il s'agit d'une décision négative, mais elle est incapable d'adopter une ligne de conduite collective à l'égard du dalaï-lama, parce qu'il s'agit d'un geste positif où chacun se trouve isolé par la critique chinoise.

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