Du bout du lac

Chirac, dernier président du bonheur

OPINION. Le décès du président français ranime une ultime fois une époque où l’atmosphère était centripète et le monde de meilleure humeur, se souvient notre chroniqueur

Automne 1995, Champ-de-Mars, 21 heures et des poussières. J’ai presque 18 ans dans les bourrasques de cette nuit parisienne. Elle en a bientôt 20. Première escapade amoureuse, deux petits Rimbaud de sous-préfecture sous les platanes écarquillés. Une berline noire s’arrête devant le 9, avenue Frédéric-Le-Play. La porte s’ouvre, jaillit un labrador, noir lui aussi. Il s’ébroue et vient poser ses pattes sur nos genoux. Dans l’ombre, je devine un regard tendre sur le visage de son petit maître, flanqué d’un immense garde du corps. C’est François Mitterrand. Juste là. Le président de mon enfance va mourir dans quelques semaines. Celui de mes 20 ans sera celui qui vient de lui succéder, Jacques Chirac.

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Aujourd’hui, vous ne manquerez pas de Jacques Chirac. Vous en trouverez treize à la douzaine, partout et sous toutes les coutures. On vous racontera la Corona, la tête de veau, le sumo, Bernadette, les arts premiers, la cohabitation, le bruit et l’odeur, les emmerdes qui volent en escadrille, l’Irak, trois fois l’Irak, les pommes et les Guignols. Vous le verrez enjamber un tourniquet de métro, trinquer avec Helmut Kohl et s’énerver à Jérusalem. Alors je ne vais pas en rajouter.

Retour en images sur la carrière de Jacques Chirac

Pourtant, je vous parle de Jacques Chirac depuis un gros paragraphe. Malgré les efforts méritoires du gouvernement genevois, impossible de vous parler d’autre chose. Que voulez-vous, je viens de vous le dire: ce président mort, c’était le président de mes 20 ans.

Montmartre en ce temps-là n’accrochait déjà plus ses lilas depuis belle lurette, rassurez-vous. Pas question de vous tirer les larmes. Au rayon nostalgie, tout juste déposerai-je une hypothèse: qu’il y soit ou non pour quelque chose, le monde de Jacques Chirac était de meilleure humeur que le nôtre. Jacques Chirac fut même le dernier président français des années de bonne humeur.

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Pour ceux qui auraient manqué le voyage, le ton était à la construction. Au projet. L’atmosphère était centripète. On voulait faire l’Europe, on voulait faire la paix, on enterrait l’apartheid, on admirait Mandela, on était tous d’accord sur la fin du racisme, on allait se mélanger, s’enrichir, s’améliorer. On allait même peut-être finir par s’entendre sur une organisation collective du monde. Ni le 11-Septembre, ni la crise au pluriel, ni la guerre de tous contre tous n’avaient encore gâché la fête.

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Je l’avais un peu oublié, ce monde-là. Et voilà qu’en nous quittant, ce grand escogriffe de Jacques Chirac lui fait faire un dernier tour de piste avant de l’emporter pour de bon et de nous laisser à nos névroses. C’est malin…

Tout compte fait, je vais peut-être m’autoriser un instant de mélancolie. Juste une larme, ça ne peut pas faire de mal.


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