Jacques Chirac a toute petite mine en ce 14 juillet, date de la rituelle interview télévisée qui fait office, en France, de discours sur l'état de la nation. Aucun président français, depuis les origines de la Ve République, n'a connu pareille situation: une popularité au zénith, un pouvoir effondré.

Hors la sympathie de l'opinion, forcée sans doute par l'inaction dans laquelle ses échecs l'ont cantonné, Chirac a tout perdu en quatre ans de règne: sa majorité, son premier ministre et cadet préféré Alain Juppé, son parti le RPR que les élections européennes ont laminé. Quant au projet qui l'avait fait élire, ou ce qui en tenait lieu («la réduction de la fracture sociale»), chacun l'a depuis longtemps rangé au rayon des farces et attrapes de campagne.

Mais Chirac n'est pas le seul responsable de son problème. Il représente plutôt, jusqu'à la caricature, une situation d'impasse dans laquelle se trouve l'ensemble d'une grande famille politique en Europe, celle d'une droite libérale et centralisatrice, capable de parler à la fois au grand patronat et aux couches populaires, attachée à la libre entreprise aussi bien qu'aux fonctions régulatrices d'un Etat fort. Cette position idéologique est aujourd'hui une forteresse assiégée. A gauche par une social-démocratie qui lui a ravi l'alliance du libre marché du contrôle collectif. A droite par un libéralisme dérégulateur, pour part européen et mondialiste, pour part nationaliste et «souverainiste».

Cette redistribution des cartes est également patente en Suisse, où le pôle longtemps dominant du radicalisme illustrait le mariage entre liberté économique et puissance publique, entre grande et petite entreprise, entre bourgeoisie d'affaires et classes moyennes. Comme Chirac, les radicaux suisses sont aujourd'hui rongés à gauche par un socialisme assagi et à droite par la dynamique de l'UDC, comparable dans ses mécanismes à celle de la nébuleuse qui grandit entre Charles Pasqua et Jean-Marie Le Pen.

Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit de repenser ce centre droit libéral, réformateur mais intégrateur et soucieux de justice sociale. Aussi particulière que soit la solitude de Jacques Chirac sur le trône de la France républicaine, son affaissement parle d'une crise de la pensée politique beaucoup plus large que le cadre des querelles franco-françaises.

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