Opinions

Chirac, ou le bon usage des visites. Par Antoine Bosshard

Il y a peut-être un bon usage des visites officielles. Celle à laquelle, plus flattés sûrement qu'ils voudraient l'admettre, assistent les Suisses depuis 24 heures, est d'abord et surtout un geste de courtoisie. Le prince du grand Etat qui borde notre frontière occidentale – par le seul rapport de forces qu'il incarne – a toutes les allures d'un déplacement express, comme on dit d'un café: vite fait, vite bu. Mais où les paroles d'amitié sonnent, au moins, comme l'absence de menace. Au mieux, comme le signe d'autre chose encore, une promesse, une fenêtre qui s'ouvre, au-delà de frontières qui sont souvent plus mentales, parfois, que réelles.

Avisés, les Suisses se méfient des belles paroles. Et leur héritage culturel, puissant, leur a appris à se méfier des discours fleuris.

Il y avait dans les propos tenus, mercredi après-midi au Palais fédéral, par le chef de l'Etat français, tout ce que les Suisses aiment à entendre, sur le modèle de notre démocratie, sur le fait qu'ils seraient d'autant plus à leur place dans l'Union européenne qu'ils ont une remarquable expérience collective, celle du consensus entre cultures diverses: à telle enseigne, s'est écrié Jacques Chirac que la Suisse peut aider l'UE à repenser ses institutions! Bien formulé, le discours n'est pas neuf.

Il y a quelques mois, dans ce même journal, Daniel Cohn-Bendit tenait des propos comparables…

Et pourtant, il y a peut-être un zeste de plus ici. Non seulement, le propos flatteur ne vient pas de n'importe qui, et engage dans la foulée l'Etat dont il incarne la politique étrangère. Mais il débouche sur une double conclusion: la France est d'autant plus disposée à appuyer la Suisse (dans ses négociations bilatérales avec l'UE, et pour tout ce qui touche la Genève internationale), que la résistance de Suisses lui est sans doute sympathique. Elle dit, cette résistance, leur crainte d'une Europe qui ne serait pas celle des nations et leur volerait leur singularité: on n'est pas très loin, ici, du discours gaullien. De plus, Chirac nous appelle à «aller de l'avant» et à opter pour l'Europe qui nous attend. Mais l'homme nous connaît, nous comprend donc: il sait qu'il nous faut du temps. Il voit que nous participons déjà, en partie, à l'aventure européenne. Mais qu'à nous brusquer, on irait à fins contraires.

En politique, on n'a pas d'amis, on n'a que des intérêts, rappelle le dicton. Bien compris, ceux de la France en Suisse sont évidents et se mesurent d'abord à ses échanges commerciaux avec elle. Si les négociations sur les points de détail (Champagne, vols Swissair) traînent encore, c'est que les deux partenaires n'oublient pas leurs intérêts. Ainsi va le voisinage: ce voyage rassure. Il n'aura guère fait avancer les problèmes pendants, fussent-ils des confettis. Mais sa vertu symbolique – la chaleur du contact, ravivée par le niveau de ceux qui l'expriment, est porteuse de sens: que nous le voulions ou non, nous avons besoin que la rengaine soit redite.

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