Le monde suit avec espoir et anxiété l’évolution des relations diplomatiques entre les deux Corées, qui ne sont pas les premières du genre. De nombreuses rencontres ou tentatives ont émaillé les décennies passées, sans parvenir à concrétiser de véritables échanges et à dépasser le stade de l’armistice qui, depuis 1953, définit le statu quo intercoréen. Les choses iront-elles plus loin cette fois-ci? La question est ouverte, car le problème n’est pas seulement bilatéral entre le Nord et le Sud: il est à plusieurs bandes, impliquant tout d’abord la Chine et les Etats Unis, puis le Japon et la Russie, et finalement les pays bordant la mer de Chine.

Jeu de billard

En gros, l’intérêt de Pyongyang, tout en maintenant son système socialiste de parti unique, est de soulager son économie faite de privations; celui de Séoul, tout en maintenant ses capacités de défense, est d’abaisser le seuil de la menace venue du Nord. Ce deal implique pour Séoul et Washington la dénucléarisation de la Corée du Nord et, pour cette dernière, le retrait total ou partiel des troupes américaines du Sud. Et c’est là qu’intervient le jeu de billard. Tout en condamnant les excès de la Corée du Nord, Pékin ne saurait admettre que celle-ci se laisse gagner à ses frontières par la philosophie politique du Sud.

A l’inverse, un retrait américain, outre qu’il affaiblirait Séoul, affaiblirait également la lutte menée par les riverains de la mer de Chine (Philippines, Vietnam, Indonésie, Malaisie, etc.) contre la volonté de Pékin de s’en arroger tous les îlots pour en faire une sorte de mer intérieure sur les plans militaires et économiques au vu des ressources qu’ils contrôlent. On voit ainsi que ce qui se déroule à Pyongyang dépasse de loin la seule ligne de démarcation du 38e parallèle, qui fait frontière entre les deux Corées.

Fossé idéologique

Un autre aspect doit être pris en compte. L’enfermement de la Corée du Nord a produit une population totalement idéologisée dont le comportement se résume à la soumission au «Juche» et au matraquage contre le Sud et contre les Américains. J’ai pu m’en rendre compte moi-même au début des années 70, lorsque le CICR m’a désigné pour assurer la liaison entre les représentants des deux Croix-Rouge du Nord et du Sud (en fait des représentations gouvernementales) qui tentaient d’ouvrir un des dialogues mentionnés plus haut.

Le blindage idéologique était quasiment impénétrable, plus solide encore que celui des Khmers rouges que j’avais contactés dans le cadre du conflit indochinois et dont les études en France avaient quelque peu assoupli les manières à défaut du fond. Si l’évolution des relations intercoréennes se poursuit, comment sera-t-elle véhiculée auprès de la population et comment celle-ci la ressentira-t-elle? La dimension intérieure du problème, y compris pour le Sud, est un autre aspect de ce vaste brassage des cartes, s’il intervient.

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