Pauvre commandant Varone! Tant d’ennuis pour un si petit caillou. Sculpté, d’accord. Mais petit quand même. Au fond, assez banal: rien à voir avec les frises du Parthénon ou avec le grand autel de Pergame, chouravés en toute sérénité il y a à peine deux siècles. Et surtout tombé si loin de la colonne qu’il a chapeautée jadis. Vraiment, un pays ne devrait pas laisser traîner ses richesses archéologiques comme ça, n’importe où.

Je sens que je ne vous convaincs pas. Du moins ceux d’entre vous qui sont archéologues, altermondialistes ou simplement attachés à l’idée qu’un commandant de la police devrait donner partout l’exemple d’une tenue irréprochable, même quand il fait le touriste à l’étranger.

Je vous entends me rétorquer qu’aucun caillou sculpté n’est banal, ni interchangeable avec un autre caillou sculpté. Que ce n’est pas à nous de dire comment un pays ami doit ranger ses trésors antiques. Et que si tout le monde emportait un bout du Cervin, il finirait par ressembler à la Dôle.

Certes. Mais le geste de Christian Varone est si véniel – si minable pourrait-on même dire – que j’ai décidé de l’aider. De lui suggérer une défense. Elle irait comme ça.

«Mesdames et Messieurs les juges,

Dire que nous avons tous, une fois, ramassé un caillou, un tesson ou une pièce rognée aux environs d’un champ de fouilles serait sans doute exagéré. Mais, en notre âme et conscience, pour nous en être abstenus, sommes-nous pour autant exempts de tout reproche?

Qui d’entre nous peut se vanter de n’avoir jamais alimenté de son souffle la surchauffe d’une pièce où une fresque vénérable tentait de survivre à l’ardeur de ses admirateurs? Dérangé de son flash une icône terrée dans l’ombre protectrice d’une église byzantine? Usé de ses semelles les marches incurvées d’un château fort? Effacé de ses doigts la crinière d’un lion de pierre abandonné dans une nécropole antique?

Et tout ça pour quoi?

Admettons-le: plus on voyage, plus les autres voyagent, surtout, moins on en voit. Les œuvres, désormais, se protègent des touristes: on ne pénètre plus au Parthénon, il faut réserver sa place pour visiter un musée où il est impossible de s’approcher à plus d’un mètre des toiles sans déclencher une sirène stridente. Pire, où le temps de contemplation est compté. Quand la contemplation est possible.

Car rien ne protège les touristes des autres touristes. Et encore moins des guides tonitruants qui les traînent d’un chef-d’œuvre à l’autre en troupeaux hébétés. Oui, Mesdames et Messieurs les juges, hébétés. Ils m’ont privé de la Ronde de nuit , de la Naissance de Vénus et de la Vierge aux rochers , je les ai regardés. Ils étaient hébétés.

Alors pourquoi y aller, quand Google art fait des choses aussi formidables? Pour y être allé, tout simplement, osez me contredire. Et que font ceux qu’anime la passion conquérante de mettre le pied partout sur terre, sinon rapporter des trophées?

«Moi, jamais aucun caillou!» dites-vous? Je veux bien vous croire. Mais combien de fois avez-vous brutalement coupé la vue d’un rêveur innocent pour arracher, selon le meilleur angle, exactement la photo que vous auriez pu acquérir chez le marchand de cartes postales du coin? Celle que tiraient assidûment dix autres touristes au coude-à-coude avec vous? D’ailleurs, occupé que vous étiez à prendre toutes ces photos, avez-vous seulement songé à regarder? Ou pensiez-vous déjà, tout à votre instinct prédateur, à fondre au plus vite sur le bazar le plus proche pour y amasser des souvenirs?

Mon client, c’est vrai, a fait plus. Il a piqué un caillou. Mais faut-il lui jeter la pierre quand il nous ressemble tellement?

Mesdames et Messieurs les juges, j’implore votre clémence complice.»

Le geste de Christian Varone est si véniel que j’ai décidé de l’aider. De lui suggérer une défense