Idées

Christian Constantin, philosophe

OPINION. Fer de lance du projet des Jeux olympiques en Valais, Christian Constantin définit dans un livre tout-ménage les critères de l’identité valaisanne. Un projet totalitaire et politique, juge le philosophe Martin Morend

Dans son livre ambigu, Christian Constantin propose ce que l’on pourrait nommer une philosophie du Valais. A le lire, le Valais posséderait une forme d’individualité transcendante et poétique dans laquelle se fonderaient les Valaisans passés et les Valaisans présents. Il se dit «ami» avec le Valais, et reconnaît en lui un vieux désir qui, satisfait, permettrait une forme d’accomplissement existentiel et téléologique. Ce désir est le désir des Jeux olympiques. Les Valaisans, selon lui, ont inconsciemment tout mis en œuvre pour que le parachèvement du Valais puisse être un jour réalisé. Ils ont œuvré inlassablement afin de réaliser ce désir atemporel, et, puisque sa réalisation semble aujourd’hui possible, il faudrait être fou pour ne pas se lancer dans l’aventure. Ainsi, Constantin affirme péremptoirement ce qu’est la vérité et ce qu’est la fin du Valais.

Les JO comme projet identitaire

Que pense-t-il, dès lors, du Valaisan opposé au projet? Indirectement, il dit la chose suivante: ils sont «ceux qui n’entreprennent jamais rien mais bâtissent leur existence sur le dénigrement des projets des autres». Ainsi, celui qui n’est pas d’accord avec Christian Constantin est quelqu’un qui n’entreprend jamais rien, autrement dit, quelqu’un de peureux, de rétif aux grandes choses, d’égoïste et de moralement condamnable. Si sa téléologie n’est pas respectée, alors on est à peine un Valaisan, car tout Valaisan, comme ses aïeux, est parvenu à reconnaître quel était le souverain bien du Valais; à savoir les Jeux olympiques. Voilà un critère d’identité pour le moins restreint et cocasse: celui qui aime vraiment le Valais, qui se dit valaisan dans son cœur; celui qui reconnaît la beauté du Valais doit vouloir les Jeux olympiques, sous peine d’être regardé comme une sorte d’étranger parmi les siens, comme un indigne incapable de grandeur.

Tout le monde verra l’intention implicite et le contenu politique d’un livre qui se dit pourtant autre

L’ennui avec ce genre d’argumentaires, abondamment renforcé par des procédés rhétoriques et poétiques, est son totalitarisme, sa façon de trancher à partir d’un seul point qui est valaisan et qui ne l’est pas; et son romantisme: il faut s’identifier au Valais, comprendre la tradition, comprendre le désir suprême de toute une population, sous peine d’être privé d’une sorte d’identification mystique avec la terre du Valais, ses montagnes, son air. Mais le plus ennuyeux, c’est que le désir est au final celui d’un homme particulier qui s’octroie le droit de dire au nom de tous ce qui devrait être le cas, et de faire cela en usant de procédés littéraires qui se veulent pourtant explicitement désintéressés (p. 8). Certains journalistes ont immédiatement établi un parallèle avec Voltaire et Rousseau, mais c’est là une grande erreur: les projets littéraires et politiques de Rousseau, Voltaire et Constantin sont très différents; il en va de même de leur valeur poétique et philosophique. Priez romantiquement la population de voter oui à un crédit de cent millions de francs pour les JO de 2026, ou vanter, de façon désintéressée la beauté d’une région montagneuse, sont des choses tout à fait opposées.

Quelle «valaisanéité»?

Ce qu’il y a d’inédit, c’est cette façon de rendre littéraire une intention politique, de vouloir, par la diffusion de 170 000 exemplaires, inonder universellement toute une population en lui soumettant poétiquement des critères d’identification stricts quant à la «valaisanéité» d’un individu, et de faire passer ce critère pour quelque chose d’objectif, de romantique et d’universel. Je doute, dans ces circonstances, qu’il suffise d’annoncer au début même de l’ouvrage que la volonté est pure et le cœur bon; tout le monde verra l’intention implicite et le contenu politique d’un livre qui se dit pourtant autre.

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