Peut-on dire que la femme, au Moyen Age, se résume, dans le discours de l'Eglise, à deux figures antithétiques, celle d'Eve, la pécheresse et la tentatrice, et celle de Marie, la mère du Christ?

Jacques Le Goff: L'attitude de l'Église à l'égard des femmes au Moyen Age ne saurait se résumer à cette antithèse; mais il faut bien reconnaître qu'elle est centrale. Je voudrais cependant rappeler que le culte marial, essentiel dans la religion et dans la société médiévales (avec cette réserve qu'il est très difficile d'isoler, au Moyen Age, la religion de quoi que ce soit d'autre, car elle est partout), ne débute vraiment en Occident, à la différence du monde byzantin, qu'au XIe siècle.

Et c'est surtout à partir du XIIe que l'image de Marie s'impose. Alors que l'image d'Eve, d'ailleurs rarement isolée, presque toujours figure du couple qu'elle forme avec Adam, a été beaucoup plus précoce. Je voudrais aussi nuancer l'idée que nous nous faisons d'une opposition tranchée entre la figure d'Eve et celle de Marie: on a volontiers, après le Moyen Age, figé et exagéré cette antinomie, en particulier en faisant d'Eve la pécheresse et la tentatrice. Or, très tôt, Eve a été utilisée comme image symbolique de l'Eglise: elle ne pouvait donc être totalement négative dans l'esprit des hommes du Moyen Age.

– Eve est symbolique, de quelle manière?

– Au Moyen Age, l'Eglise est une personne, on en parle comme telle. Il est très intéressant à ce propos de remarquer que, signifiée, symbolisée par Eve, elle participe de ce fait, d'une certaine façon, au péché originel. La chrétienté est dirigée par une institution qui n'est pas exempte d'erreur et de péché, qui est faillible, cela va de soi pour les contemporains – ce qui relativise l'attitude actuelle du pape Jean Paul II, que certains trouvent particulièrement dérangeante ou révolutionnaire, et qui ne fait que renouer avec une tradition très ancienne du christianisme.

Pour comprendre le contenu de cette allégorie, il faut se souvenir que le christianisme médiéval a constamment cherché dans la Bible des références, des explications aux réalités de son temps. C'est là qu'on a trouvé une sorte de figure primitive, première de la femme. La société médiévale, qui n'a pas le sens de l'histoire, s'est naturellement représenté l'Eglise dans cette perspective éternelle, «a-historique». Eve est la première créature de Dieu…

– La deuxième!

– Nous allons y revenir! Elle est la première créature féminine de Dieu et par conséquent, en quelque sorte, elle-même une institution divine: je crois que c'est cela qui a conduit les exégètes à la rapprocher de l'Eglise.

Reprenons maintenant cette idée de la deuxième place, la première étant bien entendu réservée à l'homme. En d'autres termes, comment la tradition chrétienne définit-elle la place de la femme dans le plan divin? Eve est une création directe et volontaire de Dieu, mais elle est apparue tardivement en effet: après tout le reste de la création.

Il y a même eu des interprétations tout à fait orthodoxes du texte de la Genèse qui ont fait d'Ève le résultat d'une sorte de repentir de Dieu: il aurait d'abord pensé à créer un homme, sinon asexué, du moins rassemblant en lui les deux sexes, un androgyne. Et puis il aurait pensé que ce n'était pas la bonne solution et préféré créer une femme, à côté de l'homme Adam. Tout ceci revient à dire que la distinction des sexes aurait été une pensée seconde dans l'esprit du créateur et non une pensée initiale. D'où cette idée a-t-elle pu venir aux exégètes? D'abord, précisément, du fait qu'Eve a été créée après le reste du monde. Ensuite de la constatation que, comme les animaux, elle n'a pas reçu son nom de Dieu lui-même, mais d'Adam: Dieu l'a créée sans lui donner de nom, et une création sans nom est une création imparfaite, ce qui fait qu'Eve ne devient une créature parfaitement achevée qu'au moment où Adam lui donne un nom.

Enfin, Dieu, au moment de lui donner la vie, annonce qu'il le fait parce qu'il ne veut pas laisser Adam seul, d'où l'on peut inférer non seulement une secondarité, mais aussi une sorte de sujétion fonctionnelle de la femme par rapport à l'homme, puisque sa raison d'être, si l'on peut dire, est de lui tenir compagnie.

– En outre, Eve est bien, à l'origine, un morceau d'Adam. La femme est issue du corps de l'homme et n'a pas d'identité propre?

– Elle a en effet été créée à partir d'une côte d'Adam, dont elle dépend donc également dans son être de chair. Elle est un morceau d'Adam, mais nous ne pouvons nous contenter de cette définition. Elle a été faite d'une côte, et il y a eu d'innombrables réflexions et commentaires, vous l'imaginez, sur ce point de la Genèse. L'une des plus intéressantes, à mon sens, est celle de Thomas d'Aquin, au XIIIe siècle. Il dit à peu près ceci: Dieu a créé Eve à partir d'une côte d'Adam, il ne l'a pas créée à partir de la tête, ni à partir du pied; s'il l'avait créée à partir de la tête, cela aurait signifié qu'il voyait en elle une créature supérieure à Adam, inversement si cela avait été le pied, elle lui aurait été inférieure; la côte, c'est le milieu du corps et ce geste établit l'égalité d'Adam et Eve dans la volonté de Dieu. Je crois que, profondément, c'est cette idée qui l'a emporté dans la conception chrétienne de la femme et dans la vision sinon la pratique de l'Eglise médiévale à son égard: la femme est l'égale de l'homme.

– Vous êtes persuadé que l'idée de saint Thomas était la plus répandue?

– Oui. Et je crois aussi que c'est une des grandes innovations du christianisme, ce respect pour la femme. Voyez d'ailleurs la réflexion qu'a menée l'Église sur le couple et le mariage, afin d'aboutir à cette institution typiquement chrétienne, formalisée par le IVe concile de Latran, en 1215, qui en fait d'abord un acte public (d'où la publication des bans), et ensuite, c'est primordial, un acte qui ne peut avoir lieu qu'avec l'accord plein et entier des deux adultes concernés.

Pourquoi un acte public? Parce que, dans une période où elle combat très vigoureusement la consanguinité, l'Eglise veut éviter qu'on puisse ignorer ou feindre d'ignorer un lien de parenté entre les futurs époux: je vous rappelle que, théoriquement, la consanguinité s'étendait alors jusqu'à la septième génération et il était fréquent que les individus ignorent leurs ancêtres, leur généalogie, même dans les milieux aristocratiques.

Mais ce qui me paraît tout à fait remarquable dans ces dispositions du concile de Latran, c'est évidemment le fait que le mariage soit impossible sans l'accord de l'époux et de l'épouse, de l'homme et de la femme: la femme ne peut pas être mariée contre son gré, elle doit avoir dit oui.

Vous allez me rétorquer: ça, ce sont les principes, c'est bien joli, mais dans la réalité… De fait, il y a eu peu de mariages où le consentement de la femme a été décisif; le mariage a continué d'être un élément dans une stratégie familiale, ou lignagère dans le cas des mariages nobles, ou dynastique dans celui des mariages princiers.

Georges Duby a montré à quel point, à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle, le roi d'Angleterre a été un grand marieur, intervenant en particulier dans les affaires de Guillaume le Maréchal, son vassal, homme de guerre et conseiller, qu'il récompensa par un brillant mariage. Mais même dans les milieux paysans, c'est la parentèle, plus précisément les parents, qui imposent le mariage. Et ils l'imposent surtout à la femme. Cela étant, permettez-moi d'y insister, car je ne crois pas du tout que la théorie soit indifférente: théoriquement le mariage se fonde sur la volonté réciproque de l'homme et de la femme. Et l'Eglise pour justifier cette disposition rappelle d'abord le mariage d'Adam et Eve puis, et surtout, celui de Marie et Joseph.

– S'il y a une révolution théorique dans la position de l'Eglise chrétienne, c'est évidemment par rapport à ce qui précédait. Pourriez-vous nous rappeler quelle était la position du judaïsme à l'égard du mariage, et celle du paganisme romain?

– Dans le judaïsme, la femme est à peu près totalement subordonnée au mari. Le cas est un peu plus complexe, et d'une certaine façon préfigure le christianisme, dans le paganisme romain puisque d'une part la femme romaine est une mineure, ce qui signifie qu'elle ne peut pas accomplir un certain nombre d'actes juridiques sans le consentement de son mari, et que d'autre part les Romains développent une conception égalitaire de cette union, qui se traduit par la célèbre formule «Ubi Gaius tu Gaia», «là où je suis Gaius, tu es Gaia». En somme, je crois qu'il y a eu une véritable promotion de la femme, mise en avant, au moins doctrinalement, par le christianisme, et que cela a été ressenti comme tel, au-delà de toutes les pesanteurs familiales et sociales qui tendaient à la maintenir dans une certaine infériorité.

– Autant Eve apparaît comme pécheresse et coupable, pour cela exclue du Paradis, autant Marie est, évidemment, une figure positive, une figure de femme centrale dans le christianisme. Femme ou mère?

– Le fondement de la pensée et de la pratique chrétiennes, au Moyen Age, ce sont les Ecritures. Nous avons rapidement commenté la création d'Eve dans la Genèse. Il y a bien entendu de nombreuses figures de femmes dans l'Ancien Testament, perverses comme Dalila, vertueuses comme Rachel, héroïques comme Esther… Et toujours secondaires par rapport aux hommes. Et puis, il y a la révolution du Nouveau Testament. Et là, la grande innovation, c'est Marie. Mais pas seulement. Marie est le point culminant d'un tout: voyez le nombre et l'importance des figures féminines qui gravitent autour de Jésus. Ni Abraham ni Moïse ne s'étaient trouvés sous influence féminine, comme Jésus l'est, véritablement. Il est jusqu'à la fin accompagné de sa mère. Il dispense son enseignement à Marthe et Marie. C'est pour accéder au désir des sœurs de Lazare qu'il ressuscite celui-ci. L'une des plus belles figures de femmes du texte, c'est évidemment Marie Madeleine, cette créature complexe, une sorte de démenti apporté à la figure mauvaise d'Eve, qui serait comme vouée au péché: Marie Madeleine a péché, mais ce n'est pas dans sa nature, elle est capable de retour sur soi et de repentir, et Jésus dit qu'elle vaut mieux, dans sa faiblesse et sa rédemption, que celles qui n'ont jamais failli. Son culte explosera véritablement à la fin du Moyen Age, Georges Duby en a très bien parlé dans un magnifique chapitre de ses Dames du XIIe siècle.

Au pied de la croix, participant à l'agonie de Jésus, il y a Jean, le disciple préféré, Marie et Marie Madeleine. Ce sont elles qui ensevelissent ce Dieu souffrant. Trois jours plus tard, ce sont des femmes qui découvrent que le tombeau est vide et colportent la nouvelle de la résurrection… On ne peut pas dire, loin de là, que les Evangiles soient une affaire d'hommes!

Et cette conception radicalement nouvelle des rapports entre l'homme et la femme aura des répercussions sur la structure même de l'Eglise, sur sa hiérarchie. Je sais bien qu'il n'y a pas de femmes prêtres, encore moins papes, mais elles peuvent, à partir du Moyen Age, trouver leur place dans le clergé régulier, s'y accomplir, y être reconnues à l'égal des hommes, et y exercer du pouvoir: ce n'était pas rien que d'être abbesse!

– Pour conclure, vous pensez que le christianisme a été une bonne chose pour la femme? Et le Moyen Age, une période pas si néfaste?

– De façon générale je pense qu'il faut pondérer aussi bien une vision noire qu'une vision dorée de la condition de la femme au Moyen Age. La tendance est aujourd'hui à rabaisser la place de la femme, et dans le christianisme, et dans l'histoire de l'Occident. Pour ma part, je suis surtout frappé par les progrès qu'elle a faits dans la société chrétienne du Moyen Age — ce qui ne doit évidemment pas nous conduire à penser qu'elle se trouvait à égalité avec l'homme; mais on partait de très loin… Et on verra pire par la suite: je crois profondément qu'il n'y a pas eu pire pour la condition féminine en Europe que le XIXe siècle.

– On a tendance aujourd'hui à lire le Moyen Age, et peut-être l'histoire des femmes, à travers ce prisme du XIXe siècle?

– Hélas! Le pire pour la femme a été la diffusion et le triomphe des valeurs bourgeoises. Or il n'y avait pratiquement pas de bourgeoisie avant le XIXe siècle. Au Moyen Age en tout cas il y a, essentiellement, des nobles et des paysans. Ce ne sont pas eux qui sont les plus durs pour les femmes. Gardons-nous donc des illusions de toutes sortes. Gardons-nous de l'idée que le progrès est irréversible, linéaire, constant, des temps les plus reculés jusqu'à l'époque contemporaine. Ainsi, aujourd'hui, le nombre de femmes qui accèdent aux plus hautes fonctions est très faible. En Occident, il n'y a pas plus de femmes premier ministre qu'il n'y avait de reines gouvernant ou de régentes au Moyen Age.

*Directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris.

Cette interview a paru une première fois en version plus longue dans le numéro spécial de la revue «Histoire» consacré aux femmes: Les femmes, 5000 ans pour l'égalité, Paris (juillet-août 2000).

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