Télévision

Christine Angot, les limites du principe de l’invité décalé

Comment composer un «bon» plateau de télévision sur un enjeu aussi important que la présidentielle française? Certainement plus en comptant sur l’invective gratuite et manichéenne qui a fait scandale sur France 2 la semaine dernière

La polémique n’en finit pas de rebondir à propos de L’Emission politique de France 2 de jeudi dernier, au cours de laquelle le journaliste David Pujadas ne s’est jamais soucié d’installer un dialogue constructif entre le candidat LR à la présidence de la République, François Fillon, et l’écrivaine Christine Angot dans le rôle de l’invitée décalée, excitée et particulièrement volubile. Une spécialiste de la vie privée, certes, ce qui lui aussi valu un procès, comme en 2011 où l’ex-femme de son compagnon actuel a obtenu 40 000 euros […] après s’être reconnue dans Les Petits.

Mais là, ce n’était pas pour vendre des livres ni même pour discuter calmement, non c’était pour refuser le débat, dans une atmosphère de tribunal révolutionnaire: l’affaire a viré au règlement de comptes, sans que David Pujadas, le journaliste présentateur, ait été capable de recadrer la discussion.

Pourquoi? Parce que «la passion» de Christine Angot, «c’est le lien que la personne politique crée avec nous» et «comment on peut décrire ce lien», dit-elle ce lundi à Libération. Dans une opération qu’en sport on qualifierait de «refaire le match», c’est-à-dire le réexpliquer après coup, au vestiaire, en livrant dans le cas précis au quotidien le texte qu’elle avait préparé pour son face-à-face d’un soir. Celui où elle écrit notamment qu'«on a besoin de pouvoir s’identifier à celui pour qui on va voter, de sentir que, même de loin, il comprend ce qu’on ressent, de l’approuver.» Au lieu de tout cela, elle a assisté, selon elle, «à l’exhibition d’un orgueil».

On pourrait en réalité lui retourner le compliment. Ce que n’a pas manqué de faire le romancier Benoît Duteurtre en déclarant au Figaro qu’elle «rabaiss [ait] la littérature». Lui, il préférerait que «les artistes cessent de fréquenter les plateaux télé pour y dire le bien et le mal; et surtout pour juger la vie politique, au risque de nous laisser entendre que la voix d’un romancier, d’un acteur, d’un cinéaste, revêtirait une valeur particulière dans le débat électoral. Christine Angot, […] récemment mise en examen pour diffamation, vient tancer en direct François Fillon. Mais à quel titre? Au nom de cette idée qui se répand et qui voudrait transformer des créateurs en représentants de la morale publique.» Ce qui fait beaucoup rire le téléspectateur lambda:

Alain Finkielkraut n’est pas moins sévère sur Causeur. fr: on a vu «le divertissement lui-même déchoir et s’avilir jusqu’à ressusciter les jeux du cirque», dit-il, car Angot ne souhaitait pas interpeller son adversaire mais «le mettre à mort». D’après l’académicien, «le visage convulsé par la haine», elle a foncé «tête baissée sans le moindre égard pour tout ce qu’elle supprime et brise». Triste conception du métier d’écrivain, juge-t-il. Ce à quoi, sur Facebook, une internaute répond: «Les propos de haine qu’Angot déclenche ne sont pas moins violents que les siens… Quelle naïveté que d’être déçu qu’il n’y ait pas eu débat politique…»

En Suisse, Pascal Décaillet, dans son blog hébergé par la Tribune de Genève, estime que son «intervention ahurissante […] sonne avec une clarté fracassante le glas d’une mode, surgie il y a vingt ou trente ans, celle des «invités décalés», censés représenter la «société civile», au sein de discussions sur l’avenir de la Cité.» Ou, si l’on veut, incarner l’électeur moyen qui mettra son bulletin dans l’urne, celui auquel on peut s’identifier. Mais dans le cas précis, une évaluation à la louche des forces en présence pour ou contre Angot sur Twitter laisse présager un 50-50.

Donc, «lorsque Christine Angot […] est censée en découdre avec un ancien premier ministre candidat à la présidence et qu’elle s’adonne à une exécution programmée» sans nuance ni analyse et teintée d’invective, «ça passe un peu moins bien», en conclut Décaillet: «Disons que nous eûmes, avec trois jours d’avance, un avant-goût de l’heure d’été, sauf qu’au lieu d’avancer la montre d’une heure, on nous a propulsés dans les plus éblouissantes années-lumière du hors-sujet.»

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