Revue de presse

Christine Lagarde sous les feux de la rampe pour sa première à la BCE

Baptême du feu, ce jeudi, pour la nouvelle présidente de la Banque centrale européenne. Sa conférence de presse sera scrutée sous toutes les coutures, les marchés financiers étant à l’affût du moindre indice sur ses intentions

Selon l’hebdomadaire Politico, elle figure au deuxième rang des plus grands «faiseurs» sur le Vieux Continent, derrière la vice-présidente de la Commission européenne, Margrethe Vestager. La nouvelle présidente de la Banque centrale européenne et ex-directrice du FMI, Christine Lagarde, dirige ce jeudi sa première réunion de politique monétaire, où elle entend donner un nouveau souffle côté communication et annoncer un examen de la stratégie de l’institution, annonce l’Agence France-Presse.

Accusée d’être trop jargonnante et pimentée de querelles entre clans opposés, cette communication des gardiens de l’euro est un chantier délicat, qui engage la crédibilité de l’institution. «Elections britanniques, première de Lagarde à la BCE… la séance sera animée en Bourse», prévoient donc Les Echos. Car la patronne est en position dans les starting-blocks: il s’agit d’entrer dans un processus de «révision», selon le Financial Times. Elle va devoir «négocier», mais aussi «jouer les plombiers», titre le Wall Street Journal.

Le contexte, d’abord. Dans son éditorial du 30 octobre dernier, Le Monde expliquait qu'«habituée à fonctionner au consensus» au FMI, Christine Lagarde se trouve propulsée pour huit ans «à la tête d’une institution profondément divisée entre les pays du nord de la zone euro, dont l’épargne est pénalisée» par une politique accommodante, «et ceux du sud, qui seraient dans l’incapacité de refinancer leur dette» des taux bas. Mais le comble, c’est que sa principale mission va «paradoxalement consister à convaincre les gouvernements de la zone euro que la BCE n’a plus tant de pouvoir que cela»…

… C’est à eux à prendre le relais des politiques monétaires avec des mesures de relance budgétaire

Après Mario Draghi, Christine Lagarde serait «désormais la reine de la zone euro, jusqu’à ce que, comme dans le conte d’Andersen, quelqu’un lui fasse comprendre finalement qu’elle est nue», en somme. D’ailleurs, comme souvent, et compte tenu de l’important dispositif de soutien à la conjoncture déjà mis en place par l’Italien, avec un programme de rachats d’actifs tout juste réanimé en novembre à raison de 20 milliards d’euros par mois, aucune grande annonce n’est attendue ce jour.

Reste que «l’enthousiasme suscité par la montée en puissance» de Christine Lagarde ces dernières semaines «ne vient pas vraiment de possibles changements de politique mais plutôt de […] son style de communication», juge Frederik Ducrozet, stratégiste chez Pictet Wealth Management. Le teint toujours hâlé et le brushing impeccable en toutes circonstances, la première femme à diriger l’institut monétaire de Francfort-sur-le-Main l’a elle-même annoncé en septembre devant le Parlement européen: «Il faut impérativement dépoussiérer le langage et s’épargner un excès de jargon technocratique pour permettre aux citoyens, aux consommateurs, à des gens qui ne sont pas forcément des experts en politique monétaire de comprendre à quoi sert la BCE.»

Lire aussi: Les médias saluent l’arrivée de deux femmes à la tête de l’UE

A propos du style de la dame toujours, deux choses ont frappé L’Echo belge sur la photo que Christine Lagarde a partagée mi-novembre sur son compte Twitter. «Tout d’abord, elle est la seule femme autour d’une immense table où sont assis 23 hommes, tous collègues du Conseil des gouverneurs de la BCE. Elle les avait invités pour des discussions informelles dans un château allemand, avec comme objectif que chacun s’exprime ouvertement. Mais ce qui est encore plus frappant, c’est qu’une présidente de la BCE partage une telle photo avec le monde entier»:

Sa conférence de presse, dès 13h30 GMT ce jeudi, marquera ses grands débuts dans le bain monétaire européen. Elle sera scrutée sur chacun de ses mots, les marchés financiers étant à l’affût de tout indice sur ses intentions, car son prédécesseur a connu une fin de mandat tumultueuse en imposant des décisions de soutien à l’économie à une minorité de banquiers centraux rétifs au sein du conseil des gouverneurs. Lesquels s’étaient ouvertement rebellés en public. «Même le gouverneur de la Banque d’Italie y est allé de sa critique dans les colonnes du Handelsblatt, s’inquiétant des effets secondaires à long terme de la politique de taux de la BCE», expliquent Les Echos:

Le défi de la nouvelle présidente? Recoller les pots cassés au sein d’un institut monétaire très divisé, entre partisans et adversaires d’un large soutien à la conjoncture. Même si elle a jusqu’ici signifié sa volonté de maintenir le cap de Mario Draghi. La Française a prévenu les députés européens qu’elle était encore en train d'«apprendre le langage des banques centrales», en voulant ne pas «décevoir ceux qui pensent que chaque mot porte le poids de cent ans de politique monétaire».

Mais elle a aussi annoncé, qu’elle aurait sa «propre manière de traiter certaines questions clés». A vérifier après un nouveau jet de prévisions macroéconomiques de la BCE à l’horizon 2022, qui voient un abaissement de l’objectif de croissance pour 2020. Christine Lagarde devrait donc être questionnée «sur l’adéquation de la politique monétaire avec le ralentissement de la conjoncture», prédit Gilles Moëc, économiste chez Axa, au moment où disparaît l’un des très estimés mentors de la branche:

Elle sera aussi interrogée sur la controverse autour du taux négatif sur les dépôts des banques, devenu un outil central de pilotage de la politique monétaire. Abaissé de - 0,4 à - 0,5% en septembre, il taxe les banques sur les liquidités qu’elles laissent au guichet de la BCE au lieu de les prêter. Or, ce dispositif commence à avoir des répercussions jusqu’au sein des ménages, en voyant certaines banques allemandes se mettre à taxer dès le premier centime d’euro les avoirs déposés sur un nouveau compte d’épargne. De toute manière, «comme la pratique des taux négatifs ne pourra pas descendre beaucoup plus bas, Christine Lagarde se retrouve à court de munitions en cas de nouvelle dégradation de la conjoncture», note Le Figaro.

La question climatique

Même impopulaire, une nouvelle baisse du taux de dépôt est pourtant «probable au premier semestre 2020» s’il y a détérioration, prévoit Franck Dixmier, directeur des gestions obligataires chez Allianz. Désireuse de marquer un changement de régime à la tête de la BCE, sa nouvelle présidente devrait aussi officiellement lancer jeudi une revue d’ensemble des objectifs et instruments de l’institution, soit une réflexion sur sa stratégie intégrant l’impératif de protection du climat. Il faudrait a minima que les modèles macroéconomiques utilisés pour les prévisions «incorporent dans l’évaluation des risques» celui du changement climatique, plaide-t-elle.

Malgré cette promesse et malgré le fait que «sa mission lui imposera un grand écart permanent», aux yeux du site Eurotopics.net, «elle jouera le jeu de ceux à qui la politique expansionniste profite le plus»: «En l’occurrence, il ne s’agit pas des PME ou du citoyen lambda», disait déjà le quotidien slovène Vecer en septembre dernier. Mais l’institution pourrait par exemple aménager les règles de refinancement des banques à son guichet, en favorisant les établissements lui apportant comme garanties des actifs «verts», non liés aux activités les plus polluantes. Elle pourrait aussi revoir son objectif d’inflation, inchangé depuis 2003, et jugé trop restrictif par certains économistes. Tout cela fait partie d’une vaste revue de la stratégie de politique monétaire, qu’elle a déjà annoncée sur le ton aristocratique qu’on lui connaît.

Alors, pourquoi ce chantier et quels points vont être discutés? Chargée par son mandat de garantir la stabilité des prix dans la zone euro, la BCE a précisé cet objectif en 2003 et s’efforce d’atteindre un taux d’inflation «inférieur, mais proche de 2%», niveau censé favoriser l’investissement et l’emploi. Or ce taux croupit depuis des années autour de 1%, sur fond de multiplication des emplois de services peu rémunérés et de chocs extérieurs freinant l’économie, notamment les tensions commerciales.

La leçon d’allemand

Cette revue d’ensemble intervient aussi alors que la politique de la BCE, faite de taux historiquement bas et de rachats de dette sur les marchés, est de plus en plus critiquée en particulier en Allemagne. «Adepte de yoga», Christine Lagarde «adoptera une approche plus conciliante que celle de son prédécesseur, Mario Draghi, qui a fini par bien exaspérer les Allemands», assure le Spiegel, dans un très long article repéré et traduit par Courrier international, malicieusement titré:

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Selon le magazine allemand, elle «a l’art d’enjoliver les choses. Cette avocate de formation est une virtuose de la pensée positive. A l’heure où les grands argentiers européens – essentiellement des hommes – s’écharpent sur les questions de politique monétaire, c’est peut-être exactement ce dont l’Europe a besoin.» Car «à l’heure actuelle, la BCE est dans l’impasse – les journaux parlent d’une «période de chaos».

On lui reproche de pénaliser les épargnants et de gonfler les prix des actifs financiers et de l’immobilier, favorisant la création de bulles. L’idée serait de passer à un objectif d’inflation symétrique «autour de 2%», qui peut donc être légèrement au-dessus. La BCE ferait donc sauter l’expression «inférieure à 2%», qui s’est avérée trop restrictive. Cette évolution semble «souhaitable et plausible, ne serait-ce que pour des raisons de simplicité et de crédibilité des prévisions», selon Frederik Ducrozet.

Le prix du carbone

Mais pour Gilles Moëc, le «vrai sujet» est surtout de savoir «comment la BCE va réagir face aux risques économiques liés à une politique sur le climat». A titre d’exemple, «si les prix de la tonne de carbone ne cessent de monter, pour accélérer la transition énergétique, ils pèseront sur le niveau général des prix et, in fine, sur la politique monétaire», prévient-il.

Sur le plan de la communication, la BCE «pourrait passer à un processus de vote plus transparent et systématique [des membres du conseil des gouverneurs] sur les principales décisions politiques», propose Andrew Kenningham, chef économiste chez Capital Economics. Les votes des 25 membres de l’instance qui fixe les taux à la BCE, actuellement anonymes, pourraient être comptabilisés entre voix «pour» et «contre», voire rendus nominatifs, comme dans d’autres grandes banques centrales depuis longtemps déjà. Sur ce point, Gilles Moëc plaide:

Si l’on veut être transparent il faut y aller à fond

Or il y a un précédent. «Au FMI, elle a transformé le service de communication pour en faire le centre névralgique de l’organisation», rappelle encore le Spiegel: «Les prises de position des différents départements, qui préféraient agir indépendamment comme de petites principautés, ont été reprises en main et contrôlées. Le service de communication ne s’est plus contenté de dire comment l’organisation devait parler, mais de quoi elle devait parler.»


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