Peut-on être reconnue coupable de «négligence ayant permis un énorme détournement de fonds publics» à la tête du Ministère français de l’économie et continuer d’occuper l’une des positions clés au sein du système financier international?

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C’est à cette question qu’à l’évidence la Cour de justice de la République française a voulu répondre lundi par un jugement aussi hybride que l’institution elle-même, composée de magistrats et de parlementaires. Oui, Christine Lagarde a commis en 2007 une faute répréhensible, en refusant un recours contre le fameux arbitrage privé qui devait permettre à Bernard Tapie d’empocher 400 millions d’euros de fonds publics afin de clore une bataille judiciaire entamée en 1994. Mais cette faute, qui n’entraîne pas sa condamnation à une quelconque peine et lui permet de conserver son casier judiciaire vierge, restera purement formelle. Un exercice d’équilibrisme très diplomatique, sans doute destiné à ne pas mettre en péril la patronne du Fonds monétaire international et à sceller la défaite judiciaire de l’entrepreneur.

A quelques mois de la fin d’un quinquennat marqué par le retentissant scandale Cahuzac d’évasion fiscale, et alors que le favori de la présidentielle, François Fillon, aime répéter que personne n’imagine «le général de Gaulle mis en examen», ce jugement pose toutefois de nouveau la question de la République des «affaires».

Pourquoi Bernard Tapie, entrepreneur sulfureux s’il en est, a-t-il réussi à faire valoir ses droits avant de se retrouver aujourd’hui de nouveau lapidé? Pourquoi cet arbitrage s’est-il déroulé dès le début du quinquennat de Nicolas Sarkozy, déjà mis en cause dans plusieurs affaires judiciaires? Et pourquoi presque tous les protagonistes de cette opération à l’Elysée et au Ministère des finances jouissent-ils aujourd’hui de belles positions dans l’establishment économique hexagonal, souvent à la tête de grandes entreprises promptes à donner des leçons de «gouvernance»?

Il faut ouvrir les yeux. La France demeure une monarchie républicaine où les hauts fonctionnaires, les élus et les ministres qui osent discuter les décisions concoctées à l’Elysée restent beaucoup trop rares. Telle est la réalité dont a profité, depuis des décennies, le redoutable bonimenteur qu’est l’ancien propriétaire d’Adidas, protégé du sphinx Mitterrand, puis écouté de l’hyper-président Sarko. C’est cette réalité qui, voici deux décennies, a conduit le pays à fermer les yeux sur les invraisemblables dérives du Crédit Lyonnais. C’est cette réalité qui, dans les faits, empêche souvent le droit de s’appliquer correctement et qui, faute de contre-pouvoirs suffisamment solides, conduit aux abus, et mine la confiance de l’électorat dans ses dirigeants et ses institutions.

L’avocate Christine Lagarde ne l’a jamais dit durant son procès. Mais elle aussi, malgré ses qualités, s’est retrouvée enlisée, lors de son passage au gouvernement, dans les soutes affairistes de la République. Sa dispense de peine ne doit pas le faire oublier.

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