Six heures trente. Le jour – radieux – se lève sur Berne. La BMW noire de service se faufile dans les rues de Breitenrain, un quartier nord de la capitale, proche des casernes. Elle va chercher Christophe Keckeis à son domicile «de semaine». Petite tranche de suissitude condensée: le patron de l'armée suisse, 11 000 employés, n'a pas de logement de fonction. Il loue, à ses frais, un petit 1 1/2 pièce dans un locatif anonyme, dans lequel il dort (peu) et prépare ses petits-déjeuners, toujours à l'aube. Premier officier à occuper, depuis deux ans et demi, le poste nouveau de chef de l'armée, le Neuchâtelois a une soif inextinguible d'expliquer le chantier qui l'occupe depuis qu'il a été nommé: faire en sorte que ce ne soit plus la société qui entre, au chausse-pied s'il le faut, dans le moule de l'armée, mais que l'armée s'adapte aux exigences de la société. Une révolution qui se fait dans la douleur: imposée par les transformations profondes des risques sécuritaires en Europe occidentale et la pression croissante des réductions budgétaires, elle subit les exigences contradictoires des politiques – comme le refus, la semaine dernière, de deux avions de transport destinés aux missions de paix à l'étranger. Alors, ce matin-là, pour la première fois, Christophe Keckeis prend un journaliste avec lui, lors d'une de ces journées qu'il a l'habitude de passer «au front», pour une plongée au cœur des enjeux d'Armée XXI.

Profitant des moindres disponibilités que lui offre son agenda surchargé, le chef de l'armée tente de voir «la troupe» une fois par semaine, pour «mieux découvrir l'entreprise». Soit lors de rencontres planifiées, lorsqu'il veut vérifier l'application de la réforme en cours, soit lors de «promenades» lors desquelles il débarque, non annoncé, pour discuter directement avec les soldats, sentir la différence entre le discours officiel et la perception qu'ils en ont. «J'adore ça, surtout lorsque je suis confronté à des rumeurs, j'aime en décortiquer l'origine.»

8 h 30, dans les bouchons de l'A1, entre Berne et Zurich

Christophe Keckeis est en route pour Rüti (ZH), grand centre de recrutement qu'il va visiter pour la première fois. Le chef de l'armée explique l'importance qu'il accorde à cette matinée de contact avec le personnel du centre, parce que la réforme du mode de recrutement des jeunes conscrits est, à son avis, l'une des grandes réussites d'Armée XXI, et une condition de son succès global. «Avec ce nouveau modèle, nous pouvons enfin mettre chacun à sa juste place. Le recrutement sur trois jours, allié à la journée préparatoire qui a lieu une année auparavant dans les communes, permet un meilleur filtre et une meilleure connaissance réciproque entre les conscrits et l'armée. Ces jeunes sont nos clients, ne l'oublions pas.» Un mot qui secoue les cadres professionnels de l'armée, encore trop empreints de «cette foutue mentalité du passé qui faisait croire que le chef avait systématiquement raison».

Le commandant de corps n'agit pas que par humanisme: instruire une recrue qui quitte l'armée en cours d'école, parfois dans un état psychologique précaire, coûte très cher. «Avant, lorsque l'armée imposait ses choix par la force, elle enregistrait 20% à 25% d'échecs en cours d'école de recrues, engendrant des cas sociaux, des drames, des suicides. Désormais, on identifie tout de suite ceux qui sont réfractaires aux armes, par exemple, en les dirigeant vers le service civil. Résultat, il y a trois à quatre fois moins d'échecs, et l'année dernière, pour la première fois, sur 25 000 jeunes enrôlés, nous n'avons enregistré aucun suicide. J'en suis particulièrement fier.»

9 h 20, centre de recrutement de Rüti

Dans l'ancien hôpital de la ville, Rüti accueille les conscrits des cantons de Zurich, de Thurgovie et de Schaffhouse. Le colonel Thomas Müller, qui dirige le centre, conduit la visite. L'enjeu majeur apparaît lorsque la délégation entre dans le bureau du médecin chef du centre.

Le docteur Gabriel Ayer tient des propos directs: «Nous sommes confrontés à un problème de définition de l'aptitude au service. Les écoles nous disent que 60% des élèves zurichois ont besoin d'un soutien particulier. Il y a une augmentation dramatique du taux de jeunes totalement inaptes, qui ne répondent même pas aux exigences de la protection civile. Le jour, proche, où ce taux dépassera les 50%, cela deviendra un problème politique.» Déjà, en moyenne suisse, le taux d'aptitude varie du simple (Bâle-Ville, 40%) au double (Nidwald, 79%).

Le colonel EMG Philippe Rebord (concepteur du nouveau modèle de recrutement), qui s'est invité à la visite, préconise la réintroduction de «l'aptitude différenciée», qui permettrait le retour de la notion de «soldat d'exploitation». Christophe Keckeis, visiblement passionné, écoute, note, pose des questions. Et constate que la discussion sur l'obligation de servir armé va revenir au galop…

Rüti, midi

De bureaux en rencontres, la visite se poursuit, avec son lot d'enseignements, de bonnes nouvelles – le taux de satisfaction des jeunes envers le nouveau mode de recrutement – et de rancœurs, comme celle d'un adjudant qui reproche au chef de l'armée la perte de ses avantages d'antan et de son pouvoir d'achat. A l'heure du repas pris avec l'ensemble du personnel du centre, Christophe Keckeis lance en guise de conclusion un message d'encouragement, dans son langage de chef d'entreprise: «Votre produit est à la pointe, j'en suis convaincu. Il est la base de la nouvelle armée. Restez proactifs, innovateurs, les jeunes n'ont aucun problème avec la réforme. Ce sont les vieux qui râlent…»

14 h 15, on quitte Rüti

Dans la voiture, Christophe Keckeis revient sur la mue fondamentale de l'armée, et sur l'avenir de la milice. «Un malentendu a fait croire à certains que nous allions vers une armée professionnelle. Mais c'est beaucoup trop cher! Ce mot a été prononcé, un peu malheureusement, pour désigner l'amélioration qualitative que nous devons viser, l'adéquation entre la vie réelle et l'engagement militaire. Nous avons déjà le système le moins cher, et nous devons une fière chandelle à tous ces officiers de milice, commandants de compagnie ou de bataillon, qui prennent sur leur temps libre pour préparer leurs cours. Les estimations chiffrent ce cadeau entre 50 et 150 millions de francs par an…» Il faut donc systématiquement transférer toutes les prestations fournies à l'armée à des miliciens, payés au prix de la solde, ajoute le «patron».

14 h 45, caserne de Reppischtal, près de Zurich

L'après-midi est consacrée à un autre temps fort d'Armée XXI: la mission Amba Centro, nom de code pour l'une des «tâches subsidiaires» confiées à l'armée, soit la surveillance des sites diplomatiques que les polices cantonales et municipales ne peuvent plus accomplir – il leur manque, selon les estimations, entre 1000 et 1600 hommes. Depuis peu, ces missions rébarbatives sont confiées à des soldats en service long, et non plus à des cours de répétition. L'efficacité est nettement meilleure, confirme Gerhard Lips, responsable de la coordination d'Amba Centro à la police municipale de Zurich: on ne passe plus la moitié du temps à former des hommes à une mission qu'ils n'accompliront que pendant trois semaines!

Le service long, c'est l'un des chevaux de bataille de Christophe Keckeis. Il est encore limité légalement à 15% des effectifs, mais le chef de l'armée espère que cette barrière sautera bientôt. Pour lui, la possibilité d'accomplir en une seule fois l'ensemble de ses obligations militaires (300 jours pour les simples soldats, 430 jours pour les sous-officiers, 600 jours pour les officiers) colle au rythme de la société moderne, et du principe de plus en plus populaire de l'année sabbatique. Elle est aussi nettement plus intéressante pour l'armée, dans la perspective d'une amélioration qualitative du «produit sécurité», comme dit Keckeis. Enfin – surtout –, le service long est l'illustration du retournement stratégique voulu par le chef de l'armée: devenue nuisance pour l'économie, l'armée part à la reconquête des entreprises et de la société civile. Ainsi, les officiers qui accomplissent leurs 600 jours ont droit à une formation en management qui débouche sur un certificat reconnu dans le civil. Idem dans le domaine sanitaire. «Celui qui consacre quatre mois de sa vie à conduire une école de recrues a droit à un retour sur investissement», justifie Christophe Keckeis. Quelle satisfaction pour lui, dès lors, de voir fleurir dans la presse les premières offres d'emploi mentionnant ce certificat délivré par l'armée comme «un plus».

A la caserne de Reppischtal, surprise, c'est le divisionnaire Peter Stutz, chef de la région territoriale 4 (nord-est), qui accueille Christophe Keckeis. D'un salut sarcastique, celui-ci lui fait comprendre qu'il n'a pas besoin de voir défiler tout le carrousel de la hiérarchie lors de ses visites de travail. La conversation qui suit confirme que le tournus de deux semaines de garde, deux semaines d'autres engagements, fonctionne bien et permet aux soldats attachés à la surveillance des sites diplomatiques de conserver un bon équilibre entre qualité du service et lutte contre la routine.

Reste un problème majeur: en sous-effectif de quelque 900 professionnels pour cause de restrictions budgétaires, l'armée a engagé du personnel d'encadrement militaire selon des contrats civils, de 45 heures de travail par semaine. Mais les miliciens sont à l'œuvre 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Christophe Keckeis demande à l'un de ces «contractuels» de raconter son cas. L'homme travaille entre 12 et 16 heures par jour, il n'a pas pris de vacances depuis une année. Le divisionnaire Stutz s'inquiète: «Le Code des obligations s'applique aussi à l'armée…» Christophe Keckeis sait que son équipe viendra lui demander «des moyens que je n'ai pas, des gens que je ne peux pas payer. Une fois de plus, on ne donne pas à l'armée les moyens des missions qu'on lui assigne.»

16 h, dans un abri PC, à la ceinture autoroutière de Zurich

C'est là qu'est basée la compagnie chargée de protéger les six sites sensibles désignés par la police de Zurich. Un groupe de soldats vient de partir pour la tournée des consulats, une ronde de deux heures. L'occasion pour Christophe Keckeis, outre une présentation détaillée des activités et des tâches de la compagnie, de s'asseoir à la table des jeunes soldats qui tapent le carton en attendant de relever leurs coéquipiers. Il veut connaître leur avis sur le service long.

Les réponses varient peu. Ils ont entendu parler du service long par les journaux, par un copain, ou par hasard, et nul ne regrette un choix qui, comme dit l'un d'eux, «n'est pas une entrave à ma formation». En revanche, les Durchdiener, comme on dit en allemand, sont encore mal perçus: «Mes copains se fichent de moi et me traitent de mouilleur», lâche un autre.

Au moment de prendre congé, Christophe Keckeis a des accents de chef d'Etat pour rappeler à ses soldats la noblesse de leur mission protectrice des ambassades. Leurs chefs acquiescent mais, dans une grimace, glissent à leur patron ce que Christoph Blocher vient de déclarer à la Société zurichoise des officiers: «L'armée est une solution trop chère». Un rappel, si nécessaire, de l'ampleur de la tâche qui attend encore Christophe Keckeis.

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