Dans la dernière chronique du genre de l'année 2000, on se demandait comment réaliser l'importance des changements inéluctables que nous avions à vivre. Ce n'est nullement paradoxal que de se demander, au commencement de la nouvelle année, à quoi il faut tenir. Récemment, dans le journal Coopération, le professeur d'éthique Eric Fuchs exprimait une inquiétude. Il ne considérait pas que nous manquions d'informations, d'explications, de connaissances en de multiples domaines. Mais il voyait la difficulté que nous éprouvions à en jauger l'importance, à garder une grille de pensée, de réaction, d'action. Tout naturellement, il insistait sur la priorité de l'éducation. En ce moment, il est beaucoup question de l'école, de sa finalité, de ses modalités. Il est étonnant de constater que les secousses des années soixante n'ont pas apporté d'impulsions décisives à cet égard. On a l'impression que tout reste à trouver et à montrer dans ce domaine crucial. Mais la vraie difficulté est peut-être d'ordre plus humain que systématique. Car les systèmes, les programmes scolaires ne disent rien encore sur la relation qui devrait exister entre maîtres et élèves. Les professeurs ont-ils, en eux-mêmes, les repères forts leur donnant une image nette, leur conférant un rayonnement positif devant leurs élèves? Ceux qui ont une telle faculté ont-ils la possibilité de l'affirmer dans une ambiance où ils sont confrontés à des élèves souvent déboussolés? En amont de l'école. Il y a les parents, les familles, tout un environnement qui donnent ou ne donnent pas les bases que l'école ne saurait créer de toutes pièces.

Bien sûr, l'interrogation ci-dessus force le trait. Et il ne s'agit pas de regretter les époques, les régimes, les familles où les vérités étaient assénées comme autant de contraintes absolues, où le poids du corps social étouffait tant d'individus. On trouverait, d'ailleurs, beaucoup de cas, tout près de nous, devant lesquels il faudrait réclamer la liberté de penser de juger et d'agir dans un climat de tolérance. Ce combat en faveur d'une personne libre et responsable ne sera jamais terminé. Les conventions pesantes et les tyrannies du quotidien sont toujours enclines à un retour botté sur la scène de nos existences.

Il n'empêche que la liberté suppose le choix: celui d'adhérer ou de résister à des valeurs affirmées; de proclamer ou de dénoncer des principes d'éducation. Que ces valeurs, ces principes n'exercent pas une pression aliénante est un progrès; mais qu'ils disparaissent dans le flou artistique et que tout donne l'air d'être égal à son contraire, voilà qui rend aveugle l'exercice de la liberté. Socrate questionnait ses élèves; il ne leur dictait pas les réponses. Celles-ci venaient chez ses auditeurs en regard de repères forts qu'ils avaient en commun. C'est le secret d'un équilibre individuel et collectif.

Se poser et poser des questions importantes; éduquer au besoin à se les poser; inviter aux réponses personnelles se confrontant à des convictions et des principes affirmés sans arrogance mais sans gêne; savoir, dans le changement et le remous des choses de la vie à quoi l'on tient, ce dont on témoigne, ce que l'on aimerait transmettre: ce serait bien qu'il en aille davantage ainsi au cours des années qui viennent.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.