Et si l'Europe était à la veille d'un rebond? Et si l'idée fédérale était en train de progresser, malgré les malaises franco-allemands et les désaccords sur la politique agricole? Un manifeste circule, depuis le début de cette semaine, au Parlement européen. Signé, à l'impulsion des socialistes français, par des sociaux-démocrates de tous les pays-membres, ce texte prône un «nouveau fédéralisme» qui aboutirait à la transformation de l'Union en une union fédérale.

Il y a encore six mois les socialistes français ne seraient jamais allés jusque-là mais, soudain, comme chez les Verts, le fédéralisme devient l'élément central de leur programme. Tout se passe comme s'ils avaient maintenant compris que, sans recréer une puissance publique à l'échelle continentale, on ne pouvait plus défendre le modèle social européen et les idées de régulation économique, la nécessité d'offrir au monde un contrepoids à la puissance américaine, le nécessaire équilibre – c'est une phrase de ce manifeste – «entre liberté individuelle et responsabilité collective, entre efficacité économique et justice sociale».

Les signataires appellent en conséquence à la réunion d'une Convention chargée d'élaborer la future constitution de l'Europe. Ils proposent que les pays de l'euro passent, sans plus tarder, à la «codécision», prônent la formation de partis politiques paneuropéens et également un changement de vocabulaire. La Commission, estiment les signataires, devrait désormais s'appeler «gouvernement européen», son président, le «premier ministre de l'Europe» et le président du Conseil européen le «président de l'Union». On est en plein dans la problématique de Joschka Fischer et de Jacques Delors, celle de la formation d'un noyau dur de l'Union qui préfigurerait les institutions de l'Europe élargie.

Cette évolution est d'autant plus notable que, semaine après semaine, tous les amis de Lionel Jospin marchent dans la même direction, éclairent la même voie, débroussaillent, dirait-on, le chemin fédéral qui s'ouvre à leur candidat. Le premier ministre n'a encore rien dit des positions qu'il prendra sur l'avenir de l'Europe mais, mi-février, le ministre des Affaires européennes, Pierre Moscovici, l'un de ses plus proches lieutenants, appelait à «organiser le débat autour du concept de fédération d'Etats-nations cher, disait-il, à Jacques Delors et repris par Joschka Fischer».

Longtemps étranger à l'idée fédérale, Pierre Moscovici est maintenant sur la même longueur d'onde européenne que Michel Rocard, Bernard Kouchner, Dominique Strauss-Kahn ou encore Pascal Lamy, ancien collaborateur de Jacques Delors à Bruxelles, aujourd'hui commissaire européen, très écouté de Lionel Jospin.

Imaginons, donc, que le futur candidat de la gauche rallie, demain, le camp fédéraliste. L'homme qui est, aujourd'hui, très susceptible de devenir le prochain président français se trouverait alors en phase avec les dirigeants allemands. Comme Joschka Fischer et Gerhard Schröder, il se prononcerait pour une Europe politique, dotée de pouvoirs exécutif et législatif, d'un gouvernement et d'un président. Les deux plus grandes puissances européennes retrouveraient ainsi une incontournable force d'impulsion.

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