L'interventionnisme est désormais en débat. Aux Etats-Unis, Tony Blair tente de redéfinir avec George W. Bush la politique de sanctions contre l'Irak. En France, Hubert Védrine, le ministre des Affaires étrangère, réfléchit, en première page du Monde, aux liens entre la politique étrangère et la promotion de la démocratie. Rapports évidents, dit-il, quand il s'agit du rétablissement des libertés dans des pays où elles ont existé. Rapports infiniment plus complexes, ajoute-t-il, quand il s'agit d'accompagner une évolution démocratique car des changements historiques ne se décrètent pas de l'extérieur.

Ce qui est en question c'est l'«ingérence», l'idée que les démocraties pourraient s'exporter, idée enthousiasmante mais battue en brèche au Kosovo comme en Irak.

Au Kosovo, les victimes sont devenues bourreaux. Ce sont désormais des Albanais qui font la chasse aux Serbes, tuent, brûlent, pillent, terrorisent, pour pousser l'autre dehors, le nier, et ne plus avoir à partager cette terre. Vendredi dernier, des extrémistes albanais ont ainsi fait exploser à distance un autobus à bord duquel se trouvaient des familles serbes circulant en convoi sous la protection de l'ONU. Bilan: 43 blessés et 10 morts dont une petite fille de 2 ans. La tension devient permanente, car les plus radicaux des Albanais sont inquiets. A l'automne, coup sur coup, des démocrates sont arrivés au pouvoir à Belgrade et des Albanais modérés, les partisans d'Ibrahim Rugova, ont remporté les élections municipales organisées par Bernard Kouchner au Kosovo. Serbes et Albanais, les deux peuples, veulent maintenant un compromis mais les extrémistes albanais, horrifiés de voir s'éloigner la perspective d'une indépendance pure et simple, jouent la politique du pire.

Ils veulent pousser la Serbie à une nouvelle intervention, remobiliser les Occidentaux en leur faveur et l'on commence à voir qu'il n'y avait pas au Kosovo des méchants et des gentils mais deux peuples se battant pour une même terre, une légitimité contre l'autre. En intervenant, les grandes puissances ont pris partie. C'est maintenant à elles de trouver et imposer la solution mais elles sèchent – comme en Irak où elles ne savent plus non plus que faire.

La sagesse commanderait de traiter avec Saddam Hussein, de lever l'embargo contre des garanties politiques mais, outre que le président irakien n'est pas disposé à faciliter la tâche de ses vainqueurs, il serait risqué de le laisser triompher dans un Proche-Orient en pleine radicalisation. Autant jeter une allumette dans un magasin de poudre mais que faire alors?

Relancer la guerre? La coalition de 1991 n'est plus là. Les conditions politiques non plus. La relancer à moitié? Ce serait la pire des solutions, celle que viennent d'essayer les Américains, celle qui ne mène rigoureusement à rien.

C'est l'impasse, bien plus dangereuse encore qu'au Kosovo. Dans les deux cas, il faudra du temps pour en sortir mais il est déjà temps d'en tirer une conclusion. Il n'y a pas de guerre sans but de guerre. Quand on jette les forces des plus puissantes nations du monde dans un conflit, mieux vaut savoir, à l'avance, où l'on met les pieds et ce que l'on entend obtenir.

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