Il semblait avoir déjà gagné. Roi de la télévision privée, trois chaînes à lui seul, et première fortune d'Italie, Silvio Berlusconi allait tranquillement aux élections du 13 mai prochain, avec vingt bons points d'avance sur la gauche, quand soudain… Non, la droite tient toujours la corde en Italie mais son avance vient de reculer à quatorze points, six de moins, de reculer si brutalement que Silvio Berlusconi, toujours souriant et bronzé, soudain s'énerve, tirant sur tout ce qui bouge.

D'un souffle ou presque, il vient de s'en prendre à la Cour constitutionnelle, «aux mains de la gauche», dit-il, aux journalistes, tous à gauche aussi, à la télévision publique qui lui serait systématiquement hostile, à Indro Montanelli enfin, 92 ans, monument de la presse italienne, journaliste de droite mais coupable d'avoir estimé qu'il «faisait peur» à force de «vulgarité», d'«arrogance» et d'«incorrection».

Silvio Berlusconi craque car ce nouveau riche, cette fortune des années 80, cette puissance économique, politique, médiatique, n'est aimé, c'est vrai, ni du vieil argent, ni des intellectuels, ni des journalistes, même de droite. Même le Corriere della Sera, le grand quotidien conservateur, le plus vendu des journaux italiens, ne le soutient qu'avec des pincettes. Silvio Berlusconi a trop d'affaires derrière lui, un allié trop encombrant aussi en la personne d'Umberto Bossi, le dirigeant autonomiste du Nord, presque aussi hostile aux Italiens du Sud qu'aux immigrés, pour ne pas susciter le malaise, un rejet en fait dans l'élite italienne.

L'Italie moderne et anglophone, l'Italie cultivée, l'Italie de la grande industrie, celle, également, des syndicats, l'Italie naturellement des arts, des spectacles et de la littérature, en un mot la nouvelle aristocratie préfère à ce parvenu la coalition sortante de centre-gauche. A gauche, il y a en Italie une force en fusion, réunissant les anciens communistes devenus démocrates, la gauche de la démocratie-chrétienne, les Verts et des socialistes. Cette coalition avait enthousiasmé une majorité d'Italiens car elle était à la fois la victoire de la gauche unie et celle de la rigueur prêchée par la Banque centrale, la victoire du romantisme et du monétarisme, d'une Italie européenne et nouvelle qui a rejoint l'euro sous ce gouvernement dit de «l'Olivier».

L'ennui est que la sauce n'a pas pris. Cette force reste hétéroclite. Dirigée successivement par un démocrate-chrétien, un communiste et un socialiste, elle a déçu l'électorat populaire qui file à droite. Sans lyrisme, bonne gestionnaire mais peu imaginative, cette gauche n'est pas devenue la nouvelle gauche. Elle est restée un moment politique, un arrangement, une demi-mutation qui ne convainc plus vraiment, rappelant en cela toutes les autres nouvelles gauches, notamment française, qu'elle avait annoncées en Europe.

Sa défaite semblait donc jouée, probablement l'est-elle encore, mais elle va maintenant aux élections sous la conduite du jeune maire écologiste de Rome, Francesco Rutelli. Ancien gauchiste, avantageux de sa personne et très bien vu du Vatican, il plaît, il plaît beaucoup – suffisamment en tout cas pour que Silvio Berlusconi, soudain, s'énerve.

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