Ce n'est pas un rebond de la guerre froide. Ces affaires d'espionnage, la taupe du KGB, l'ambassade soviétique sur tunnel d'écoute, les charters de diplomates expulsés maintenant, d'abord russes puis américains, ça fait furieusement remake mais si voyage dans le temps il y a là, ce n'est pas dans les temps passés mais à venir.

Aujourd'hui, les Etats-Unis signifient à la Russie qu'elle ne compte plus, n'intimide plus, qu'elle n'est plus rien, à leurs yeux, de ce qu'elle fut. Ils ne le font pas pour piétiner l'ennemi d'hier mais pour montrer au monde et aux Russes qu'une époque est révolue.

L'Amérique a décidé de sortir de l'équilibre stratégique de la guerre froide, de rompre avec la dissuasion en se dotant d'une protection antimissiles qui la rendrait virtuellement invincible. A l'abri de son futur bouclier spatial, elle sera sanctuarisée, ne craindra plus de représailles, pourra donc faire ce qu'elle entend sans rien avoir à négocier.

Cette nouvelle doctrine correspond au nouveau statut de l'Amérique. Devenue la seule et unique superpuissance mondiale, l'Amérique ne veut plus dépendre que d'elle-même mais avant même de débloquer les crédits et de vérifier qu'elle peut vraiment se mettre sous bulle, il lui faut rompre avec les accords sur la réduction des armements.

Juridiquement parlant, les Etats-Unis sont toujours tenus par ces traités signés avec l'URSS et que la Russie n'entend pas dénoncer. Ce ne sont plus que des papiers mais ils sont là, signés, paraphés, ratifiés, gênants, car une grande puissance se doit d'honorer sa signature. Pour les Etats-Unis, il s'agit donc de montrer que ces accords n'ont désormais pas plus de valeurs que des traités du XIXe siècle, en d'autres temps, que nous sommes au XXIe siècle et plus au XXe.

Juste avant d'annoncer, hier, l'expulsion d'une cinquantaine de diplomates russes, le Département d'Etat avait fait savoir qu'il s'apprêtait à recevoir l'un des chefs de file de l'indépendantisme tchétchène, à reconnaître ainsi un mouvement qui, légitime ou non, veut attenter à l'intégrité territoriale de la Russie. Les Etats-Unis provoquent Vladimir Poutine, jouent la rupture, avec la certitude que les représailles russes ne pourront qu'être limitées et qu'ils pourront, eux, s'affranchir ainsi d'une relation contractuelle dont ils ne veulent plus.

Ce calcul n'est pas faux. Rien n'oblige plus les Etats-Unis à faire comme si la Russie était encore l'URSS mais si elle ne l'est plus, elle aussi retrouve une capacité d'adaptation à la nouvelle donne, autrement dit sa liberté d'action. Tandis qu'elle se relance dans les ventes d'armes et signe d'énormes contrats avec l'Iran, la Russie se rapproche de l'Europe. Vladimir Poutine est aujourd'hui à Stockholm, invité au sommet de l'Union européenne. Il y exprimera, sur les Balkans, la même inquiétude que l'Europe et tâchera de trouver avec elle un langage commun sur le tournant stratégique des Etats-Unis. Le président russe va tendre la main à des pays qui veulent tous trouver un terrain d'entente avec la Russie, organiser avec elle la sécurité du continent – en faire un partenaire. Ce n'est pas la guerre froide qui recommence. C'est le nouveau siècle qui commence.

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