Jacques Chirac ne mentait pas. Dirigeants allemands et français ont «tout naturellement observé, mercredi soir, durant leur dîner commun, qu'ils avaient une vision commune» de l'Europe car le fait est qu'ils en ont une, commune et non pas unique.

Comme la France, l'Allemagne veut désormais faire de l'Europe une puissance, une puissance politique à même de peser sur la scène internationale. Récent, ce rapprochement date de la guerre du Kosovo, lorsque le chancelier Schröder a constaté que les Européens n'avaient aucun moyen, ni militaire ni politique, de contester la manière dont les Américains menaient les opérations. C'est un rapprochement fondamental car il signifie que le couple franco-allemand a aujourd'hui la même ambition pour l'Europe, que les différences ne portent plus que sur les moyens de la réaliser.

Les Allemands veulent tendre vers des Etats-Unis d'Europe. Jacques Chirac vers une Europe unie des Etats. L'ordre des mots compte. Ce n'est pas la même chose – position Chirac – de «décider de décider ensemble», de le faire dans le cadre des Etats existants, et de décider – position allemande – de créer les institutions qui contraindraient à décider ensemble, comme un seul pays.

Ce n'est pas la même chose mais cela n'empêche en rien, c'est le deuxième constat fait mercredi soir, d'ouvrir le débat, de mettre toutes les idées sur la table, d'aller de l'avant sans rien faire d'irréversible ni fermer aucune voie. A défaut de déjà se rejoindre sur le fédéralisme, dirigeants allemands et français ont donc décidé de dégager une route commune, d'inventer en marchant, en se retrouvant régulièrement, toutes les six à huit semaines, pour des rencontres du même type, bilatérales et informelles.

Cela n'a rien d'habituel. C'est une mobilisation, d'autant plus frappante et méritoire que, côté, français, plus les mois passeront, plus on s'approchera de l'élection présidentielle, plus les relations entre le président de la République et le premier ministre seront difficiles. Ces rencontres bilatérales pourraient bien vite devenir trilatérales, deux parties françaises, une partie allemande, mais bon… Même si c'était le cas où serait le drame?

Même si d'ici quelques mois Jacques Chirac et Lionel Jospin expriment des vues différentes sur la finalité politique de l'Europe et son avenir institutionnel, même s'ils sont amenés à le faire sous les yeux des Allemands, ce ne serait pas obligatoirement une mauvaise chose. Il ne serait pas mauvais de montrer que Français et Allemands débattent vraiment de leur avenir commun, que le débat est ouvert des deux côtés, que toutes les idées sont sur la table car, côté allemand, il y a aussi des nuances.

Entre l'«intégration» politique proposée par le chancelier Schröder et le fédéralisme prôné par son ministre des Affaires étrangères, il y a toute la différence entre l'enthousiasme et le réalisme, entre la volonté de commencer à bâtir une nation commune et celle de faire converger des Etats. Joschka Fischer est un pas en avant de son chancelier qui est deux pas en avant de Jacques Chirac mais ce débat est légitime, noble, nécessaire. C'est déjà un débat entre Européens, Français ou Allemands, et non plus entre Français d'un côté, Allemands de l'autre. L'Europe s'est remise au travail. Tiré par l'Allemagne, le couple franco-allemand s'est souvenu que la construction de l'Europe, c'est Gerhard Schröder qui parle, était de «sa responsabilité et qu'il devait l'assumer». L'Europe est désembourbée. Bon dîner.

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