C'est le plus grand pays du monde. Ce pays, la Russie, coule à pic mais son sous-sol déborde de richesses et nulle part ailleurs on ne compte un aussi grand nombre de scientifiques, d'ingénieurs, de médecins, d'hommes et de femmes assez formés pour pouvoir construire avec eux. C'est à l'Est, là-bas, que se trouve ainsi notre nouvelle frontière, ce que fut l'Ouest aux Etats-Unis quand ils se sont projetés vers le Pacifique, vers cet autre océan qui nous manque aujourd'hui et qui fit leur fortune, économique et politique.

Aider la Russie? L'idée semble aujourd'hui étrange tant l'ambition paraît démesurée. La Russie tsariste a ruiné les épargnants français en sombrant dans la révolution. La Russie soviétique n'a su bâtir qu'une faillite. La Russie libérale a éclaté avec la brutalité de ce qu'elle était: une bulle spéculative.

La Russie en est devenue désespérée, d'elle-même et des autres, maudite et mystérieuse aux yeux de tous. Son histoire, pourtant, est simple. Elle a connu deux révolutions en un siècle alors qu'il a fallu un siècle à la France pour en digérer une seule. Aucun pays n'aurait supporté pareil choc. En 1789, la France était économiquement et socialement mûre pour un changement de régime. Lorsqu'elle a éclaté, sa révolution était déjà faite. La Russie, elle, sortait à peine de l'absolutisme féodal quand le chaos de la défaite lui a donné l'anarchie en guise de libertés.

Au lieu du marché et de la démocratie ce fut, donc, l'absolutisme industriel et quand la dictature du Plan s'est épuisée, la Russie a de nouveau préféré le Grand soir à la réforme. D'un jour à l'autre, elle a substitué le tout-libéral au Tout-Etat. Elle a brisé tout Etat en rayant d'un trait de plume l'Etat-parti, mis le théâtre du marché en scène sans culture économique, sans entrepreneurs ni lois ni capitaux. Une nouvelle fois, elle a voulu accoucher la modernité aux forceps et tout comme Octobre avait été le dernier hoquet de l'absolutisme, la libéralisation fut le dernier spasme du communisme.

Rien de bien mystérieux à tout cela. Le malheur russe n'a rien d'une fatalité. Il devient désormais une occasion, celle d'affirmer l'Europe, l'Europe-continent, notre continent, en cimentant l'Union européenne dans un grand projet, indispensable et mobilisateur.

Notre intérêt n'est pas de laisser la Sibérie et ses richesses devenir asiatiques, de dédaigner de nous étendre de Brest à Vladivostok, de tourner le dos à un destin de puissance et de paix. La Russie est notre affaire car elle s'étend à nos frontières, s'est vaccinée contre le mythe américain, aspire maintenant au modèle européen – à l'Etat fort dans un marché libre. La Russie nous appelle. Nous pouvons nous prolonger en elle, nous fortifier par elle, nous enrichir en la sortant de la misère.

Il ne s'agit pas de faire la charité aux Russes. Il s'agit d'investir dans la générosité, de nous attacher un partenaire économique et un allié politique auquel il faut savoir tendre la main au bon moment, exactement comme les Etats-Unis l'avaient fait avec l'Europe en inventant le Plan Marshall. La Russie est riche. Nous pouvons gager notre aide sur son pétrole et son gaz. La Russie reste assoiffée de démocratie. Nous pouvons lui poser nos conditions politiques. La Russie a besoin de capitaux. Nous pouvons y prendre des positions. La Russie est notre chance. Saisissons la.

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