Là, c'est le malaise. Après avoir, pendant dix ans bientôt, porté Boris Eltsine aux nues, éditorialistes et dirigeants occidentaux commencent enfin à se poser des questions. Voilà en effet un homme essoufflé par les maladies, toujours entre deux défaillances, cardiaque, cérébrale ou pulmonaire, et qui renvoie, d'une heure à l'autre, lundi dernier, la moitié de son gouvernement. Cette décision aurait pu forcer l'admiration si Boris Eltsine avait, en l'annonçant, laissé voir ou deviner un dessein pour son pays, une ambition nouvelle, un changement de cap, une quelconque hardiesse… mais non. On soupçonne au mieux que des rivalités dans le partage du gâteau pétrolier, une guerre de clans financiers arbitrée par l'éminence grise du Kremlin, la fille du président, aurait eu raison du jusqu'alors tout-puissant premier ministre, Viktor Tchernomyrdine.

Là, au moins, il y aurait une explication, accablante mais rationnelle. Le plus probable est, pourtant, que ce soit pire encore. Comme dans toutes les décadences, comme derrière les hauts murs de la Cité interdite ou les remparts de Topkapi, la tête du grand vizir a roulé pour cause de caprice du sultan. Affaibli, humilié, estompé, Boris Eltsine a voulu montrer qu'il restait, malgré tout, seul et unique maître à bord, que «chacun sache et sente, a-t-il dit, que la non-application d'un décret (présidentiel), c'est la même chose que la mort», bref, que diminué ou pas le tsar restait le tsar.

Très bien. Message reçu, de Washington à Paris en passant par Moscou, mais l'ennui est que cette tragique volonté d'être révélée soudain, même aux plus sourds des aveugles, l'état réel de la Russie. Boris Eltsine, disaient ses thuriféraires, est un démocrate grâce auquel les Russes vivent en démocratie. Mais questions: Quel rapport y-a-t-il entre l'Etat de droit et ces pratiques byzantines? Où sont les partis? De quel poids le parlement a-t-il compté là? En quoi, à l'heure du crépuscule, ce président se soucie-t-il de conforter règles, libertés et institutions?

Comme sous le communisme, il y a des élections, des députés, une Constitution. Les libertés sont devenues moins théoriques que du temps du parti unique mais il y a, comme avant, un abîme entre les principes et la pratique. Au-delà des textes, la réalité est que le pouvoir appartient aujourd'hui aux grands groupes financiers qui, sous couvert de privatisations et d'économie de marché, se sont partagés la richesse nationale. Du temps de l'URSS, tout dépendait d'une oligarchie politique, celle du parti. Depuis que l'URSS a été dissoute, le pouvoir appartient toujours à une oligarchie – mais désormais financière et divisée entre grands barons qui entretiennent leurs écuries politiques, placent leurs hommes à la Cour, entretiennent des armées et achètent journaux, radios et télévisions comme d'autres des canons.

La classe dirigeante est devenue la classe possédante. Le passage à l'économie de marché a constitué le plus grand hold-up de l'histoire. Loin du Kremlin, des vitrines et des nouveaux riches de la capitale, la Russie s'enfonce dans une crise absolue. Comme dans le Zaïre de Mobutu, l'argent mal acquis fuit à flots vers les banques étrangères; l'Etat ne paie plus ses fonctionnaires; n'entretient plus les infrastructures et laisse le pays sombrer dans la décadence et se paupériser. C'est à la congolisation de son pays qu'aura présidé Boris Eltsine.

*Directeur de la rédaction du Nouvel Observateur

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