Le pire n'est pas certain. Les Bourses peuvent se reprendre, la fièvre aphteuse reculer, le Japon s'imposer une thérapie de choc, mais tous les ingrédients d'une crise majeure sont aujourd'hui réunis.

L'économie japonaise, la deuxième du monde, plonge chaque jour un peu plus dans un marasme qui ne peut qu'accentuer le ralentissement de la première, celle des Etats-Unis. Amérique et Japon se tirent et se poussent ainsi sur le toboggan des courbes, plaçant un nouveau point d'interrogation sur l'Asie du Sud-Est, à peine remise de son effondrement. Cela suffirait à inquiéter mais il y a les fièvres en plus, celles des marchés et du mouton.

Les Bourses dessoûlent au moment même où les frontières se referment. La mondialisation des échanges et l'extrême volatilité du virus sont telles qu'aucun continent ne devrait échapper à l'épizootie aphteuse mais tous les pays se barricadent, pourtant, et s'ostracisent l'un l'autre. Dans la panique, le protectionnisme opère un retour en force, vain contre le mal qu'il voudrait combattre mais catastrophique pour l'élevage, c'est-à-dire pour l'économie mondiale déjà minée par un malaise financier.

Les marchés perdent confiance. Ils ont beau se dire que la vieille économie se porte bien, que les bénéfices sont excellents, une voix intérieure leur murmure qu'on commencera bientôt à prendre ses bénéfices sur ce qui résiste pour compenser les pertes sur la Nouvelle Economie, qu'il faut vendre et non plus acheter, que les foyers américains sont trop endettés pour tenir une vraie baisse des indices et que la menace de récession n'arrange rien.

Le doute, c'est comme le virus. Une fois qu'il est dans l'air, plus rien ne l'arrête. Il se propage, se nourrit de lui-même, pousse à tout brûler dans un espoir d'exorcisme. Que se passe-t-il?

Trois choses. La première est que nous n'avons plus de nerfs. Depuis la fin du communisme, l'Occident a vécu dans une telle euphorie, convaincu d'avoir éradiqué le dernier des maux, certain de son triomphe historique, qu'une fièvre aphteuse, non pas la peste mais une maladie animale dont même le mouton ne meure pas, suffit à créer le chaos des esprits. Ces bûchers semblent vouloir apaiser la colère des dieux. Le principe de précaution devient superstition de peuples trop gras, trop riches et trop vieux.

Deuxième problème, le monde n'a plus de direction, ni horizon ni dirigeants. Le malaise politique est général car la tour de contrôle ne répond plus. Dernière des grandes puissances, l'Amérique elle-même semble se retirer. L'Amérique devient une île au cœur du monde qui ne rêve plus qu'à se mettre sous cloche, à l'abri d'un bouclier anti-missiles qui l'immuniserait contre les «Etats-voyous» du tiers-monde. Comme une banlieue résidentielle, l'Amérique s'enferme, gardiens et barrières, tandis que l'Europe se cherche et la Russie se perd.

Et puis, dernier problème, le monde a trop cru en l'économie magique. La faillite communiste avait imposé l'idée qu'il suffisait de privatiser et désétatiser, de faire le contraire de l'URSS, pour atteindre la prospérité éternelle. C'est ainsi que nous avons confié l'économie mondiale aux salles de marché, idées reçues, court-termisme et folles exigences de rentabilité. L'investissement n'était pas judicieux. Il aura son prix.

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