La vache folle a contaminé l'OTAN. S'il n'y avait pas eu le passif de l'encéphalopathie spongiforme bovine, si l'ensemble des gouvernements européens n'avaient pas appris à ne plus jamais sous-estimer un problème de santé publique, l'Europe n'aurait probablement pas réagi si vite et fortement au «syndrome des Balkans».

De tous les pays d'Europe, l'Allemagne est l'un des plus atlantistes. Mardi, pourtant, lorsque l'OTAN se penchait sur ce problème des armes à uranium appauvri, tâchait de déterminer si elles étaient ou non responsables des cas de leucémie dans les armées européennes, tentait d'aborder rationnellement la question, les représentants allemands étaient parmi les plus passionnés.

L'Allemagne voulait que l'usage de ces armes soit immédiatement «suspendu» alors même qu'elles ne sont pas actuellement utilisées. Elle voulait qu'il y ait une apparence de décision, un effet d'annonce, car l'affaire de la vache folle provoquait au même moment un séisme politique à Berlin.

Reste que l'ESB n'explique pas tout. Il se trouve aussi que de tous les états-majors alliés, l'état-major allemand est celui que l'arrogance américaine avait le plus scandalisé pendant la guerre du Kosovo. Les Français n'étaient nullement surpris que les Etats-Unis veuillent décider de tout. Pour la France, cela ne faisait que confirmer ses analyses du fonctionnement de l'Alliance. Les Britanniques prenaient leur parti de cette situation mais les Allemands découvraient une réalité qu'ils avaient toujours voulu ignorer, la touchaient du doigt alors que leur pays aspire à s'émanciper de sa culpabilité historique et jouer un plus grand rôle politique.

Pour l'Allemagne comme pour l'ensemble des Européens, le syndrome des Balkans aura ainsi été l'occasion d'exprimer une frustration croissante sur l'omnipotence américaine au sein de l'OTAN. Par leur réaction, en demandant des «explications» à une Alliance dont ils font pourtant partie, les pays européens ont clairement et publiquement exprimé que l'OTAN ce n'était pas eux, que les Etats-Unis y étaient en tout cas nettement plus égaux que les Européens.

C'est vrai. L'Alliance atlantique est restée ce qu'elle était à sa fondation, une organisation féodale par laquelle un suzerain accorde protection à des vassaux en échange de leur allégeance. C'était inévitable, après guerre, lorsque, face à l'URSS, l'Europe exsangue avait besoin du parapluie américain mais, un demi-siècle plus tard, il n'y a plus de menace soviétique et l'Union européenne fait virtuellement jeu égal avec les Etats-Unis. Tout a changé mais quand on dit «l'OTAN», c'est toujours des Etats-Unis qu'il s'agit car d'un côté, il y a une armée, la plus puissante du monde, et de l'autre des armées qui ne font qu'amorcer leur rapprochement.

D'un côté, il y a une puissance, de l'autre pas, et c'est ainsi que les Américains font ce qu'ils veulent ou presque à l'OTAN. Quand bien même l'auraient-ils voulu, les Européens n'auraient, en l'occurrence, pas pu les empêcher d'utiliser dans les Balkans de l'uranium appauvri, matériau permettant aux obus de mieux percer les blindages, mais dont il vaut mieux ne pas inhaler les particules dégagées par l'impact. Le syndrome des Balkans va maintenant rouvrir le dossier du syndrome du Golfe, qui avait touché de nombreux militaires britanniques. Entre Europe et Amérique, la grande explication approche.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.