Ils se marquent, s'observent, ne se lâchent plus. Dans deux ans, Jacques Chirac et Lionel Jospin seront, l'un contre l'autre, candidats à la présidence de la République. Déjà, la campagne commence mais plus elle s'affirme plus ces deux hommes convergent.

Vendredi dernier, quand le chef de l'Etat présente ses vœux aux Français, il semble avoir pris la tête du Parti socialiste. Son allocution est un hymne à l'Etat, «sur lequel pèsent, dit-il, des responsabilités essentielles: le service public, la sécurité, la solidarité». Le prochain siècle, poursuit ce président de droite, doit être celui «de l'éthique». La mondialisation, explique-t-il, doit être «maîtrisée, organisée, respectueuse de l'environnement, capable de prendre en compte les aspirations des hommes et de faire reculer la pauvreté». L'Europe, quant à elle, doit permettre à la France de «peser davantage dans le monde».

Deux jours plus tard, quand le premier ministre présente ses vœux à son futur adversaire, il dénonce la «mondialisation débridée, mue par un capitalisme sauvage» et rend hommage à «l'attachement personnel» de Jacques Chirac à un projet européen qui leur est commun. Ce ne sont en effet pas seulement les phrases qui sont parallèles. C'est aussi l'action de ces deux hommes. A la tête, l'un et l'autre, de la France, l'un de droite, l'autre de gauche, ils s'accordent, depuis bientôt trois ans, à tenter de faire prévaloir la réglementation du commerce international, à bâtir une défense européenne à même de donner un rôle politique à l'Europe, à prôner le maintien, au nom de la «solidarité», des systèmes de protection sociale et surtout de l'Etat, garant à leurs yeux de l'équité sociale et de l'intérêt commun.

Le phénomène est d'autant plus frappant que le troisième homme de cette prochaine présidentielle, François Bayrou, démocrate-chrétien et européen passionné, développe très exactement les mêmes thèmes. Toute la politique française semble s'être aujourd'hui donné rendez-vous au centre gauche et cela pour deux raisons.

La première est que l'ensemble des Français, désormais aussi rassurés par le recentrage de la gauche qu'inquiets des bouleversements induits par la nouvelle économie, attendent de l'ensemble des partis qu'ils leur assurent une transition en douceur vers le monde de demain. Dans leur écrasante majorité, ils refusent la tentation du repli nationaliste, acceptent le fait de la mondialisation, mais tous espèrent sauver ce qui peut encore l'être des anciens équilibres sociaux. Ils refusent donc de voir encore reculer l'Etat, instrument de la volonté collective et bras armé de la démocratie.

Jacques Chirac comme Lionel Jospin répondent à une demande. Ils occupent un terrain sur lequel pourrait, autrement, prospérer, à droite comme à gauche, le «souverainisme» de Jean-Pierre Chevènement et de Charles Pasqua. Il y a là un calcul de candidats, mais plus profondément – seconde raison de cette convergence – les chefs de l'Etat et du gouvernement défendent ainsi la place de la politique et des hommes politiques dans l'ère libérale. Si les partis, dans ce nouveau siècle, ne font pas contrepoids au capital, s'ils n'appellent pas à sa régulation et n'organisent pas ainsi l'opposition à la force dominante de ce monde, ils n'ont tout simplement plus de rôle.

Il fut un temps où la droite défendait le capital et la gauche le travail. L'une et l'autre veulent équilibrer aujourd'hui la toute-puissance de l'argent par le renouveau de l'Etat, modernisé, débarrassé de ses participations industrielles et redéployé dans le seul cadre où il puisse maintenant agir – celui de l'Europe unie.

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