Ce qui fait la tragédie, ai-je appris à l'école, c'est moins les malheurs qui s'abattent sur les héros que le caractère inéluctable de ces malheurs. Les personnages sont, dans les mains des dieux, comme des pantins impuissants lancés sur les rails du destin.

C'est tout à fait comme cela que je me suis sentie, pas plus tard que samedi, en rentrant de vacances de ski. Je marchais sous le soleil, et j'étais ce pantin, avançant pas à pas vers un inéluctable mauvais quart d'heure. Notez la présence, dans le décor, d'une voie de chemin de fer, rehaussant le caractère métaphorique de la scène.

Je marchais donc. A ma gauche, une interminable file de voitures attendant d'être chargées sur le train pour le passage du tunnel. Les derniers arrivés en avaient pour deux heures. A ma droite, les rails. A mes côtés, un enfant affamé. Tout autour, un cirque majestueux de montagnes. Et devant moi, à côté du péage, un petit restaurant, unique point de ravitaillement dans cette immensité hostile. Je marchais, tout en promettant à l'enfant que nous allions bientôt être accueillis et restaurés. Ma voix se voulait enjouée, mais je savais: un bistrot sans concurrence, dans un lieu de passage, il fallait s'attendre au pire.

Nous sommes entrés dans le restaurant et tout s'est passé exactement comme prévu. Sur les murs, des affichettes proposaient une variété de sympathiques plats cuisinés. Mais la patronne eut tôt fait de nous rappeler à l'ordre d'un grognement hostile: «Y a rien de tout ça. T'auras du bratwurst ou un hot-dog.» L'enfant, la gorge nouée, opta pour le bratwurst. L'assiette était en carton, le pain de la veille, le café pisseux et la facture hors de propos.

Je me levai pour aller aux toilettes et, là aussi, je savais: la porte ne s'ouvrirait qu'avec une pièce, le lavabo n'aurait qu'un robinet d'eau froide et pas de savon. Bingo. De retour dans la salle, je trouvai l'enfant au bord des larmes: il venait de se faire chasser du bac à glaces (vide bien sûr) dont il s'était imprudemment approché.

Ce ne sont là que petits désagréments, me disais-je en sortant du bistrot. Mais ce qui constitue la tragédie de la restauration helvétique, c'est son absolue prédictibilité. Il y a des endroits comme ça: vous savez, avant même d'avoir passé le pas de la porte, que vous y serez maltraité et que vous payerez très cher pour y frôler l'empoisonnement. Mais vous entrez quand même, parce qu'une force supérieure – la faim, la soif, le besoin de faire pipi – ne vous laisse pas le choix.

Notez, mon récit n'est pas tout à fait exact. Depuis le temps, je les vois venir, les expériences gastro-calamiteuses. Et plus elles collent à la catastrophe annoncée, plus ça finit par me faire rire. Comme quoi, la politesse du désespoir a parfois un parfum de saucisse.

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