Chacun connaît le tableau du peintre Magritte représentant une pipe assortie de la mention «ceci n'est pas une pipe». Ce paradoxe paraît assez bien s'appliquer au président des Etats-Unis, qu'il s'agisse de ses amours ancillaires ou de sa politique extérieure.

Contrairement à une idée largement répandue en Europe et tout spécialement en France, Bill Clinton n'est pas seulement la victime du harcèlement judiciaire abusif d'un procureur vindicatif. Si la faute du président Clinton était seulement de s'être octroyé les gâteries d'une série de Paula, Jennifer et autres Monica, ses incartades devraient certes relever de la vie privée – une affaire à régler avec Madame – et non de la place publique. Malheureusement, pour lui et pour son pays, il s'agit de bien plus que cela. S'il reste à démontrer que le président Clinton a menti (ou a tenté de faire mentir autrui) sous serment, il ne fait plus de doute qu'il a délibérément menti à son entourage politique le plus proche. Ses fidèles ont conçu une vive amertume de sa déposition du 17 août et le lien de confiance qui les unissait s'est largement défait, ce dont se ressentira sa capacité d'agir efficacement pendant les trente derniers mois de son mandat. Ce président-là est dorénavant perçu comme un fieffé menteur. Et surtout ce président-là, contrairement à certains de ses prédécesseurs gros consommateurs de chair fraîche, a démontré son incapacité à se dépêtrer en temps utile d'affaires que lui-même a voulu traiter par le déni.

Tout cela rejaillit malheureusement sur la capacité du président américain à agir dans le meilleur intérêt de son pays sur la scène internationale. M. Clinton avait déjà à gérer les conséquences de son refus de porter les armes pendant la Guerre du Vietnam. Dès lors qu'il s'agit de recourir à la force, le président américain se trouve placé en position d'infériorité par rapport aux institutions militaires, fort populaires dans l'Amérique moderne. A cela s'était ajoutée l'absence de représailles après l'attentat qui tua 19 Américains à Al Khobar en Arabie saoudite en 1996. La relance de l'affaire Lewinski pendant l'été a donné l'impression d'un affaiblissement grave du président américain.

Exactions de l'armée serbe au Kosovo, suspension unilatérale par Bagdad des inspections de la commission spéciale de l'ONU en Irak: devant ces provocations, l'Amérique est restée étonnamment inerte. Aussi, les attentats anti-américains en Afrique ne pouvaient qu'appeler une riposte rapide du président américain: en effet, le refus de réagir avec vigueur aurait été perçu, en Amérique et hors d'Amérique, comme la confirmation que le président Clinton était paralysé par le Monicagate.

Par ricochet cependant, c'est aussi la démonstration que c'est cette affaire qui détermine, ou qui paraît déterminer, les décisions américaines. Je n'ai pour ma part aucune raison de douter du bien-fondé des frappes américaines à Khartoum et en Afghanistan, mais désormais plus rien de ce que fait – et de ce que ne fait pas – le président américain ne peut se dérouler sans référence à l'affaire Lewinski.

La vraie faiblesse, c'est lorsque des événements de second ordre vous contraignent à l'action pour contrer une impression de faiblesse. Il n'est bon pour personne que la politique extérieure de la seule superpuissance soit prise en otage de cette manière-là; et il serait bon pour tous que M. Clinton passât les rênes du pouvoir à son vice-président M. Gore, avant que les dégâts ne s'étendent davantage.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.