Vous vous portez de plus en plus mal, cela me navre de l'apprendre. Vous savez bien que moi-même, votre vieux voisin Vaud, je ne vais guère mieux, mais partager mon mauvais sort avec vous ne m'est d'aucune consolation. Dernièrement, les docteurs qui sont à votre chevet ont évoqué un remède auquel j'ai aussi dû m'astreindre, et j'en connais donc les vertus et les effets secondaires. C'est pourquoi je me permets cette missive afin de vous éclairer avant de prendre votre décision.

Tout comme chez moi il y a déjà six ans, la Faculté a diagnostiqué des institutions défaillantes avec des conséquences néfastes sur la santé de votre corps social, sur votre moral et, ipso facto, sur votre capacité à gagner votre vie et à gérer vos biens. La logique médicale voulait donc qu'on vous prescrivît le même traitement qu'à moi, soit la mise en place d'une nouvelle Constitution. Ma sollicitude est très amicale, croyez-le bien, mais elle se doit d'être sincère: ce remède-là, ma Chère, n'est pas la panacée universelle et je vais vous narrer mon expérience.

Tout d'abord, on a réuni une assemblée de 180 personnes pour discuter de mon cas et rédiger une ordonnance, ce qui devait être d'autant plus productif que les membres de ce cénacle ne seraient pas forcément des spécialistes mais appartiendraient plutôt à la société civile. En conséquence, ils ont beaucoup parlé, ce qui n'est pas un mal en soi, mais il en est résulté un document pétri de bonnes intentions, très prolixe sur les questions accessoires mais flou sur les points importants. Par exemple, concernant l'état, désastreux je dois l'admettre, de mes finances, l'ordonnance a donné lieu à des interprétations tellement contradictoires qu'il a fallu s'adresser au Tribunal fédéral pour clarifier ce que les 180 avaient décidé! Sur le problème chirurgical, aucune décision claire non plus n'a été prise: mes communes surabondantes ne seront pas ligaturées avant longtemps, trop tard sans doute, mais mes districts en revanche vont diminuer drastiquement, quoique je soupçonne que cette intervention-là serve uniquement à élargir la clientèle de certains médecins! Chez vous où les relations entre ville et canton posent problème, votre assemblée risque bien de ne rien décider non plus, car les intérêts divergents qui vous déchirent y seront représentés. Sans oublier que le courage est affaire individuelle plutôt que collective.

Enfin, pour conclure, je suis désormais encombré de potions de toutes sortes car l'assemblée a beaucoup prescrit pour soigner mes bobos bénins, mais rien de sérieux pour le cancer qui me ronge. Comme avant, mes médecins continuent de se contredire et quand l'un dit cela, l'autre affirme le contraire et vice-versa. Moi qui aurais tant besoin de reprendre confiance et d'y voir plus clair sur mon avenir… Non, vraiment, cette assemblée, ce n'était pas une bonne idée. Mais, pour plus de sécurité, consultez peut-être mon voisin Fribourg qui semble plus content, sans oublier pourtant que sa santé était bonne avant le début du traitement, et qu'elle le restera sans doute.

Veuillez croire, Chère Genève, à tous mes vœux de guérison et de bonheur en ce début d'année glacial.

mh.miauton@bluewin.ch

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.