La controverse, sur le fond et entre hommes, n'en finit pas entre Christoph Blocher et Pascal Couchepin. Elle n'en finit pas, en tout cas, d'alimenter la presse. En soi, ce n'est pas tellement négatif; mais on doit regretter que l'attention se porte davantage sur le combat des chefs que sur la substance des propos opposés. Il y a la définition même de la démocratie, de son fonctionnement qui est en jeu. Il y a la perception que l'on a du peuple et de sa relation avec les autorités constituées. Ce journal a abordé cette question, mettant en évidence une différence entre Suisses alémaniques et Romands. En fait, ce n'est pas si tranché et l'on trouve quelques paradoxes. Lors de la fête à Martigny faisant suite à son élection, Pascal Couchepin haranguait «son peuple» du haut d'un balcon, devant des députés alémaniques un peu médusés. C'est que leur habitude de la démocratie était plus familière, plus égalitaire dans le style. Pourtant, c'est vrai, les réflexions récentes du ministre valaisan s'inscrivent dans la grande tradition civique et libérale: le peuple, c'est la réunion des citoyens libres et responsables qui expriment leurs opinions et prennent des décisions à la majorité. Ce n'est pas on ne sait quel organisme vivant et homogène qui répondrait comme tel à celui qui l'aurait compris, senti et pourrait donc le guider. Mais la complication croissante des sujets traités limite sans doute la capacité des Helvètes d'aujourd'hui à réagir en citoyens libres et responsables. Les craintes de toutes sortes durcissent et simplifient les réactions.

Dans cette ambiance, l'UDC et Blocher ont tendance à rabaisser les autorités comme telles, prises dans le système de concordance, et à valoriser le peuple comme tel, dont on n'écouterait pas assez les attentes et les volontés. Laissons le peuple parler, c'est-à-dire ceux qui parleraient le mieux en son nom, parce que les plus proches de lui: c'est un peu le langage UDC. Ceux-là devraient assumer la vraie direction politique, assurer une vraie souveraineté nationale, au contraire de ces partenaires inodores à la concordance molle. En tout cas, tel qu'il est encore, le Conseil fédéral devrait se garder de s'engager dans les campagnes de votations. Une fois l'objet passé au parlement, il devrait demeurer spectateur respectueux du débat populaire ayant lieu sous ses yeux et ne faire aucun commentaire lorsque le peuple a parlé.

Ce n'est évidemment pas ainsi que s'est développée et pourra se maintenir la culture politique suisse. La démocratie directe postule, en même temps, que des vrais choix soient proposés au peuple et que des efforts de concordance, parfois des compromis, les soutiennent. Il y faut, en tout premier lieu, une capacité collégiale du gouvernement de coalition; ce qui suppose un comportement correspondant et loyal de ses membres. Dès lors, le Conseil fédéral comme tel a non seulement le droit mais le devoir d'expliquer jusque devant le peuple les tenants et les aboutissants d'un projet. Il a le droit et le devoir de défendre ce projet jusqu'au bout, sans agressivité contre les opposants mais avec détermination. Car si le peuple n'est pas on ne sait quelle créature uniforme, à la fois souveraine et captive, les citoyens qui le composent ont besoin d'un gouvernement collégial engagé qui éclaire les chemins politiques qu'il propose de suivre. C'est ainsi que pourra vivre notre démocratie dans temps qui vient.

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