A longueur de journée, des gens bien intentionnés martèlent comme une litanie qu'il est urgent de «rétablir la confiance». Est-il outrecuidant de mettre en doute la pertinence de ces incantations? Il se trouve en effet que, parmi ces derviches tourneurs, quelques-uns avaient, dans un récent passé, écarté d'un revers de manche l'hypothèse d'un raz-de-marée submergeant, Wall Street en tête, les places boursières. Qu'ils ne s'étonnent donc pas de n'être pas pris au sérieux. Quand s'effondre la confiance, un claquement de doigts ne suffit pas à la replacer sur son piédestal. C'est un sentiment et il en a l'extrême fragilité.

Pendant des années, des jeunes gens bien comme-il-faut ont, sur instruction de leurs chefs, orienté leur clientèle vers des placements dans des produits au mécanisme aussi impénétrable que leur appellation. Les dupés se comptent aujourd'hui par milliers. Entraînés, comme les gamins d'Hamelin par le flûtiste, vers un sort matériellement funeste, il ne leur reste que leurs yeux pour pleurer. Lors d'assemblées générales, des actionnaires, lucides malgré de confortables revenus, avaient tenté d'exposer leurs préoccupations éthiques. Ils ont été écrasés sous le mépris de dirigeants exaspérés par cette mesquine ingratitude. Des théoriciens de l'économie ont crié casse-cou aux croupiers des banques d'affaires. Que venaient faire dans un carrousel emballé ces empêcheurs de tourner en rond? Ils furent, fissa, renvoyés à leurs chères études. Une publicité abondante et bienvenue, une communication parée des plumes de l'information et des parrainages tape-à-l'œil impressionnaient le gagne-petit. Comme ce fut le cas naguère pour Swissair, les Helvètes en balade éprouvaient un brin de fierté en constatant la présence universelle d'établissements bancaires sous label suisse.

Vinrent de premières émanations sulfureuses, des fentes quasi imperceptibles sur le parquet boursier, des alarmes chuchotées entre initiés. Le marché, a-t-on alors prétendu, procède à quelques corrections. Rien que de très ordinaire. Un léger toussotement ne trahit pas un cancer. «Cela n'est rien, Madame la Marquise» fredonnaient les uns tandis que d'autres dénonçaient de malveillantes rumeurs répandues par des envieux. Quand le ciel s'assombrit vraiment et que le tonnerre gronda, les météorologistes de l'argent vinrent expliquer que l'économie dite réelle était à l'abri. La crise - on osait enfin le mot - était circonscrite. L'orage ne détrempait, assurait-on, que le terrain de la finance. Ce fabliau fut repris par des politiciens, crédules mais si contents de jouer les perroquets à la télévision.

La potion Paulson aux Etats-Unis et le placebo du G4 n'ont pas eu l'effet escompté. Une agitation fiévreuse continue à secouer les souks. Tout porte à croire qu'une soudaine accalmie tiendrait du miracle. Recouverte d'une épaisse couche de tromperies, la confiance n'en émergera qu'au terme d'un long décrottage, d'un minutieux récurage. Les entreprendre est œuvre politique.

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