Ils ont 6 ans. A chacun, leur maman a offert une pomme pour les dix heures. Les mains dans la poche de son tablier, elle suit d'un œil attendri ses bambins batifolant sur le chemin de l'école. Après, les lits faits, elle ira à l'épicerie du village se procurer de quoi préparer, pour eux et leur géniteur, un repas roboratif. Une gravure d'Epinal qui a inspiré une majorité, principalement rurale, des électeurs lucernois. Ils ont refusé, dimanche dernier, le modèle scolaire proposé sous le nom de HarmoS.

Pour ces gagnants, il n'est pas question d'arracher, dès l'âge de 4 ans, des chérubins à leur cocon. Ce serait un péché contre la Suisse façon Anker... ou Ueli Maurer. En jouant sur les mots - «HarmoS ist nicht harmlos» - les opposants à l'harmonisation scolaire ont instillé le soupçon au bas de l'affiche montrant une fillette et un garçonnet en larmes.

Pris en otage par les chantres d'un passé enjolivé, cette gamine et son petit camarade dénoncent à leur insu la cruauté prêtée aux directeurs cantonaux de l'instruction publique d'un pays unique au monde, neutre et indépendant, l'arme au pied pour se défendre contre toutes les formes d'agression. Aux parents de former leurs rejetons afin qu'ils arrivent le plus tard possible à l'école, vaccinés contre ses influences délétères. Ainsi parle l'UDC, qui tire dans l'ombre les ficelles de la campagne hostile à HarmoS.

Comme l'a démontré cette première d'une série de scrutins sur le sujet, l'argumentation des Neinsager est sans prise sur les citadins. Ceux-ci ne trouvent rien d'aberrant à la scolarité obligatoire dès l'âge de 4 ans. Elle correspond au mode de vie urbain qui est celui des trois quarts de la population. La croissance démographique observée dans les campagnes ne doit pas tromper. Elle est principalement due aux pendulaires qui vont quotidiennement en ville gagner leur vie. L'accès des femmes à tous les échelons du marché du travail s'ajoutant à la taille réduite des familles rend nécessaires des crèches en suffisance et bienvenue une scolarisation avancée. De surcroît, le mouflet du XXIe siècle ne grandit pas en vase clos. Les voyages dès l'enfance et la télévision sont pour lui sources d'une formation préscolaire, naguère hors de portée de la prime jeunesse.

Le petit monde helvétique a considérablement évolué au cours des dernières décennies. A croire que les adversaires d'HarmoS ne l'ont pas remarqué. Ils se font les avocats de marmots dont ils ignorent les aspirations. Ils voient un complot contre la famille là où il n'y a qu'adaptation aux conditions actuelles de l'existence. En sapant la formation des jeunes au moment où la concurrence internationale est féroce, ils affaiblissent le pays dont ils se prétendent les meilleurs des citoyens. Ayant choisi de pratiquer une opposition tous azimuts, peu leur importe le terrain de leur guéguerre. Cette fois, ils sont d'autant plus à l'aise que les partisans d'HarmoS manquent pour le moins de punch dans le débat.

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